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Un film de Joachim Lafosse (Belgique-Luxembourg-France-Suisse)

"A perdre la raison" Sortie en salle le 22 août 2012

Mounir, d’origine marocaine, a été élevé par le Docteur André Pinget. Celui-ci a même fait un mariage blanc avec la sœur de Mounir pour lui faciliter l’obtention de papiers français.

Le médecin, un homme généreux, facile à vivre, plutôt jovial, entretient d’excellentes relations avec la famille marocaine qui lui sait gré d’avoir pris en charge les études et l’éducation du fils.

Lorsque Mounir qui voulait devenir médecin rate ses examens, André qui prétend avoir besoin d’un assistant, l’embauche pour travailler à ses côtés.

C’est à ce moment que le jeune homme rencontre Murielle. Les deux jeunes gens qui s’aiment passionnément, une fois mariés, s’installent naturellement dans le vaste appartement d’André.

Très vite, naît un premier enfant qui fait la joie de tous, puis un second et bientôt un troisième.

Lorsque le quatrième bébé s’annonce, l’espace commence à manquer. Murielle tente de convaincre Mounir de quitter André et pourquoi pas, d’aller vivre au Maroc.

Mounir est séduit par l’idée mais lorsqu’il annonce le projet de départ à son protecteur, celui-ci dévoile les cartes de sa possessivité. Mounir, Murielle et les enfants sont non seulement sa famille, mais son bien. S’ils devaient le quitter, il leur couperait les vivres.

Dès-lors, l’existence jusque-là harmonieuse du jeune couple et de la famille toute entière se charge de défiance et même s’ils déménagent pour un vaste pavillon avec jardin, Murielle mesure de plus en plus à quel point elle est prise dans les filets d’un climat affectif irrespirable et de l’autoritarisme souterrain d’André.

En Belgique, en 2007, une femme assassinait ses cinq enfants. Ce drame humain rejoignant dans l’infanticide la tragédie antique a inspiré son sujet à Joachim Lafosse, dont le moteur des films a toujours été le dysfonctionnement familial, la famille représentant pour lui à la fois le lieu d’apprentissage de la démocratie et le meilleur endroit pour installer la dictature.

Tout au long du récit, se tissent, de façon insidieuse, les mailles de la nasse où chacun se laisse prendre au nom d’un confort affectif ou économique et par le sentiment fort d’appartenir à une vraie famille.

Si le danger est lisible à chaque instant, aucun incident saillant ne vient alerter personne de cette lente descente aux enfers largement masquée par le confort et l’apparente harmonie qui consolide les liens.

André est-il un monstre possessif qui détient le pouvoir par l’argent, un pauvre homme vieillissant craignant la solitude ou quelqu’un qui, s’étant réellement attaché à Noumir, a étendu son affection à tout ce qui s’y est rapporté par la suite, Murielle et bientôt la ribambelle de gamins dont il accepte la présence sans jamais maugréer ?

André est irréprochable à tous points de vue et en cela invulnérable. Ce n’est que lorsqu’il sentira le danger de l’abandon poindre qu’il sortira ses armes de secours et que, sans du tout l’avoir imaginé, il finira par engendrer le drame.

Il y a, dans le personnage du médecin patriarche qui a adopté sans lui donner son nom un jeune nord-africain, dans les rapports protectionnistes qu’il entretient avec toute la famille marocaine, une dimension colonialiste que les bons sentiments et la générosité ne font que confirmer.

Joachim Lafosse est un redoutable conteur qui sait parfaitement doser les éléments conduisant au drame. Scénariste parcimonieux, il manie avec beaucoup de doigté les zones d’ombre de ses récits.

La scène finale au cours de laquelle chacun des enfants va tranquillement, comme guidé par une complicité instinctive avec la mère, vers son destin tronqué, est d’une terrible, d’une redoutable douceur.

Francis Dubois

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