Actualité musicale, chanson...

A travers les nouveautés en jazz, via les pianistes

Ludovic de Preissac a constitué un sextet qui devient septet avec le rajout du saxophoniste Sylvain Beuf en deux plages, pour donner vie à ses compositions qui baladent l’auditeur du Sénégal - « Ouakam’s Trip » - à Troyes – « Et de trois, on n’y revient » - , la ville d’élection du pianiste, en passant par un portrait d’une photographe, « Alexia », la gamme pentatonique, celle du blues, le gospel, la salsa… pour indiquer l’éclectisme des références et la volonté de « coller » toutes ces cultures. La synthèse est plus difficile. Elle n’est pas encore à l’ordre du jour. Le « be-bop » dans son vocabulaire est ici présent – le premier thème « Ouakam’s Trip » démarque très largement une composition connue du be-bop -, comme l’influence des grands pianistes de la période dite « hard bop », celle marquée par Bobby Timmons ou Wynton Kelly. Il faut écouter le saxophoniste Michaël Cheret, le trompettiste Michel Gontard et le tromboniste Michaël Joussein pour comprendre le titre de cet album inscrit dans notre air du temps, « L’enjeu des paradoxes ». La démonstration s’organise dans les oppositions apparentes sans tenter de les organiser en une nouvelle manière de construire un autre rapport aux traditions. Les jazz affirment leur présence.

« L’enjeu des paradoxes », Ludovic de Preissac, Frémeaux et associés .

Giovanni Mirabassi, pianiste italien installé en France, s’est fait remarquer en proposant des versions revues et corrigées des grands airs révolutionnaires – chez Sketch, label malheureusement disparu. Il récidive avec ce « Viva V.E.R.D.I. ». Un acronyme, explique-t-il, cher aux révolutionnaires italiens du début du 19e et signifiant « Viva Vittorio Emmanuele Re d’Italia ». Il en profite pour rendre – aussi – hommage à Verdi, à l’opéra italien, au bel canto. Pour ce concert public, il n’a pas lésiné sur les moyens, lui qui nous avait habitués au piano solo. Un orchestre symphonique sert d’écrin à son trio, Gianluca Renzi à la contrebasse et Lukmil Perez Herrera à la batterie, pour des compostions qui font visiter Séoul, s’arrêter sous un chêne ancien, dessiner le portrait de Sabrinna, du bébé… le tout pour une musique qui se veut joie de vivre, souriante à la vie qui vient, en un mélange de passé et de présent qu’il voudrait réjouissant. L’optimisme est mauvais conseiller ! Je n’ai pas réussi à être convaincu. L’orchestre symphonique n’arrive pas à exister plus que comme un orchestre de variété et le pianiste fait trop de notes… Pourtant, on sent que le trio pourrait fonctionner. Il faut aller les voir sur scène…

« Viva V.E.R.D.I. », Giovanni Mirabassi, Cam Jazz, distribué par Harmonia Mundi.

Francis Lockwood avait réalisé cet album, « Nostalgia », en 1988. il montrait tout ce qu’il doit à Bill Evans – « Waltz for Bill » par exemple – mais aussi aux autres pianistes de ces années 60 pour dessiner des visages du passé, pour faire baigner le présent dans une ambiance étrange, d’une inquiétante familiarité, pour citer Freud. Un voyage étrange aux confins de toutes les frontières. Une sorte d’hommage à Bill bien sur mais aussi à Paul Bley. Il fait la démonstration de sa capacité à créer des « feelings » pour signifier qu’il est un pianiste avec qui il faudrait compter. Pourquoi n’a-il pas eu la reconnaissance qu’il aurait méritée. Frémeaux et associés, qui réédite ses albums – « Jimi’s color », « Round about Bach » - permet de lui rendre la place qu’il mérite. Il ne faudrait pas oublier Gilles Naturel à la contrebasse et Peter Gritz à la batterie – remplacé par Aldo Romano dans deux thèmes pour entendre la différence de jeux et la réponse différente des partenaires.

« Nostalgia », Francis Lockwood, Frémeaux et associés .

Giovanni Guidi enregistre pour Manfred Eicher – qui fête ses 70 ans cette année sans changer d’esthétique - avec son trio, Thomas Morgan à la contrebasse et Joao Lobo à la batterie. Une musique qui se veut rêveuse, au-delà de notre monde pour un voyage dans les songes des nuits d’un été qui serait éternel. Des compostions au titre évocateur – « City of broken dreams », titre aussi de cet album, la ville des rêves brisés, zone interdite, le divorce impossible, pas d’autre possibilité… Le tout en anglais dans le texte – qui n’entraînent pas l’adhésion de l’auditeur faute d’une force, d’un mouvement, d’une pulsation qui pourrait leur donner une vie. La chair est absente. Le trio a trop accepté l’esthétique eicherienne et n’est pas sorti d’une copie de Keith Jarrett. Il reste quelques moments de grâce comme ce « Just one more time »…

« City of broken dreams », Giovanni Guidi, ECM/Universal.

Enrico Pieranunzi, pianiste essentiel dans la lignée de Bill Evans et là plus que jamais. Il est « Live at the Village Vanguard », en directe de ce club mythique de New York – où Bill enregistra avec son trio, Scott LaFaro à la contrebasse et… Paul Motian à la batterie, des albums devenus des classiques. En cette année 2010, il s’y produisait en compagnie de Marc Johnson, contrebassiste qui fut du dernier trio de Bill Evans et… Paul Motian, 79 printemps à ce moment là. Paul nous a quittés depuis, le 22 novembre 2011, et cet album est aussi un hommage à celui qui a su jeter les bases de la batterie moderne et de cet art si difficile du trio. Il donne encore une grande leçon de batterie.

Enrico sait tout à la fois faire fructifier cet héritage qu’il revendique, l’Italie – le Bel Canto est un des éléments du jazz -, sans oublier le cinéma de Fellini ou Nino Rota. Il habite les grands standards du jazz. Ici « My Funny Valentine » qu’il habille à la mode Pieranunzi, avec une introduction en solo, sorte de synthèse de son art. Il faut écouter Enrico Pieranunzi. S’y refuser, c’est perdre une grande partie de ce qui fait la valeur de ce monde. On peut vivre sans… mais tellement moins bien.

Sans conteste le disque de piano du mois.

« Live at Village Vanguard », Enrico Pieranunzi, Cam Jazz distribué par Harmonia Mundi .

Nicolas Béniès.

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