Actualité théâtrale

Jusqu’au 17 octobre au Théâtre des Bouffes du Nord

« Battlefield »

Trente-cinq ans après sa création, qui s’est profondément gravée dans la mémoire de ceux qui l’ont vu en Avignon ou aux Bouffes du Nord, Peter Brook revient au Mahabharata. De l’immense épopée indienne, il extrait un épisode inédit, qui intervient après la grande guerre qui a opposé les cinq frères Pandavas à leurs cousins, les Kauravas, les cent fils de leur oncle aveugle, Dritarashtra. Cette guerre a fait des millions de morts.

Sur la scène du théâtre des Bouffes du Nord, les murs rouge pompéien, à la peinture écaillée semblent imprégnés du sang de la bataille qui a conduit Yudishtira, le frère aîné des Pandavas à la victoire. Mais désormais, ce sont d’autres questions qui l’assaillent. Comment vivre avec le remord pour tous ces morts, dont l’un, dans le camp ennemi, se révèle être son frère, comment accompagner les survivants, sur quelle légitimité s’appuie son pouvoir de vainqueur, peut-il être un bon Roi ?

Théâtre : Battlefield

Peter Brook est un vieil homme désormais et il sait que le théâtre est d’autant plus fort qu’il renvoie à des questions essentielles et intemporelles, qu’il permet, ainsi qu’il le dit « de faire revivre sous une forme théâtrale une situation qui reflète les très durs et innombrables conflits d’aujourd’hui ». Avec une habileté magistrale, il tisse son spectacle, alternant des situations qui renvoient aux tragédies grecques, à la Bible ou aux grandes œuvres shakespeariennes et des petites fables pleines d’humour et de sagesse. Avec la parabole du ver de terre expliquant que, même pour une créature comme lui, la vie a de la valeur ou celle du chasseur et du serpent discutant la question de la responsabilité, on se trouve emporté dans un village africain ou indien, buvant les mots du conteur.

Dans l’espace admirablement éclairé par Philippe Vialatte, Toshi Tsuchitori rythme sur un djembé les moments de tension, la violence des sentiments, l’apaisement et c’est sur les battements de son instrument que le silence final se fait et que la lumière faiblit. Comme toujours Peter Brook a choisi et dirigé des acteurs exceptionnels, l’Irlandais Sean O’Callaghan, Carole Karemera, Jared McNeill et Ery Nzaramba, tous trois d’origine africaine. Ils passent avec fluidité d’un personnage à l’autre, du dialogue à la narration. Pieds nus, vêtus d’une simple tunique indienne, avec comme seul accessoire deux écharpes, une rouge et une safran, ils nous emmènent, de palais en forêts, vivre ces moments particuliers où l’on s’interroge sur le destin des hommes, sur la fragilité de la vie, sur la vieillesse et l’acceptation de la mort.

C’est l’essence même du théâtre que révèle, une fois encore avec génie, Peter Brook et on en sort plus intelligent et plus sensible.

Micheline Rousselet

Spectacle en anglais (mais la langue est simple et les acteurs articulent bien et parlent assez lentement pour qu’on ne soit pas gêné) surtitré en français

Du mardi au samedi à 20h30, matinée les samedis 3,10 et 17 octobre à 15h30

Théâtre des Bouffes du Nord

37 bis boulevard de la Chapelle, 75010 Paris

Réservations : 01 46 07 34 50

Se réclamer du Snes et de cet article : demande de partenariat Réduc’snes en cours

Autres articles de la rubrique Actualité théâtrale

  • « La putain du dessus » Une pièce d’Antonis Tsipianitis
    « La putain du dessus » d’Antonis Tsipianitis, une pièce qui connaît un très grand succès en Grèce, retrace le destin d’une femme née dans une petite ville industrielle du nord-ouest du pays. Jeune,... Lire la suite (21 octobre)
  • « Pièce en plastique »
    Dans cette pièce écrite en 2015, Marius von Mayenburg met en scène une famille, bien installée socialement, dont il excelle à montrer les rêves avortés, les contradictions, les frustrations et le mal... Lire la suite (20 octobre)
  • « Le poète aveugle »
    Jan Lauwers appartient à une génération d’artistes reconnus dans toute l’Europe, qui réinvente une écriture où se mêlent théâtre, musique, installation et danse. C’est la première fois qu’il est invité à La... Lire la suite (20 octobre)
  • « Haskell Junction »
    C’est à l’occasion d’un voyage au Canada, où il découvre la ville de Stanstead installée sur la frontière canado-étasunienne que Renaud Cojo a l’idée de cette pièce. À l’heure où des migrants poussés par... Lire la suite (19 octobre)
  • « La famille royale »
    Inspirée du roman éponyme de William T. Vollmann, cette vaste fresque dresse le portrait d’une Amérique coupée en deux, le monde des affaires, du show-business, des casinos et de la finance d’un côté,... Lire la suite (16 octobre)