Les langues anciennes

Bilan de l’enquête SNES-FSU sur les conditions d’enseignement des LCA à la rentrée 2016 dans le cadre de la réforme du collège

Le SNES-FSU a lancé une enquête sur le devenir de l’enseignement des LCA (voir ici), en juin et force est de constater que la préparation de rentrée n’était pas aboutie à cette date ! Ainsi tous les collègues n’étaient-ils pas en mesure de répondre à toutes les questions. Cette impréparation a de quoi inquiéter pour l’année scolaire qui commence…

Qui a répondu ?

514 personnes ont répondu à l’enquête, majoritairement des syndiqués. La répartition géographique des réponses est assez équilibrée. Les collègues consultés exercent majoritairement en zone urbaine, à 56,34 %. Une minorité enseigne en éducation prioritaire : 17,91%.

Opacité et inégalités dans le traitement des LCA sur le territoire :

A la question 5, demandant si l’établissement avait bénéficié d’une marge d’autonomie supérieure aux 2h45 initialement prévues, 46,26% des enquêtés répondent non, 20,87% oui, et 32,87% répondent qu’ils ne savent pas.

La question 6 portait sur l’existence d’heures supplémentaires, spécifiquement destinées à l’enseignement des LCA, dans la marge d’autonomie. Seulement 10% des enquêtés répondent ici par l’affirmative. 52,55% répondent par la négative et 36,86% ne savent pas.

Pour ces deux questions, le nombre de réponses est élevé (508 pour la n°5 et 510 pour la n°6). Cela montre que les établissements qui ont bénéficié de façon claire et transparente d’heures au-delà de la marge d’autonomie sont minoritaires et qu’il y des inégalités évidentes sur le territoire.

Le maintien d’un enseignement des LCA dans les collèges :

La question 7 portait sur les difficultés rencontrées pour maintenir les LCA. 508 enquêtés y ont répondu. 72,64% d’entre eux disent de pas avoir eu de difficultés ce qui souligne que dans les établissements, la légitimité de l’enseignement des LCA n’est généralement pas mise en cause. Lorsqu’il y a eu des difficultés, elles sont venues de l’administration (20,67%), des professeurs des autres disciplines (14,17%) et très rarement (0,98%) des parents d’élèves. Il semble donc que la solidarité ait prévalu dans les salles des professeurs et que le discours contre l’élitisme des langues anciennes n’ait pas fait flores sur le terrain. Les chefs d’établissement hostiles aux LCA paraissent avoir été minoritaires.

Pour ce qui est des divers projets impliquant les LCA (voyages ou projets culturels), ils pourront être maintenus : 86% des réponses vont dans ce sens. Cependant, la moitié de ceux qui répondent ici favorablement indique aussi que ce sera plus difficile.

L’équilibre des postes et des services :

L’équilibre des postes :

La question 8 portait sur les suppressions de postes, la mise en place de compléments de service à donner (CSD) ou de blocs de moyens provisoires (BMP). Elle est ignorée à environ 53% ne répondent, ce qui laisse supposer que, pour une majorité des consultés, la préparation de la rentrée n’a pas eu d’incidence sur l’équilibre des postes. Dans les cas où il y a eu des modifications :

  • Dans 33,88% des cas, mise en place d’un BMP de Lettres dans l’établissement pour combler les besoins liés à des heures de français en plus (EPI/AP).
  • Dans 28,1% des cas, à l’inverse, CSD en français dans un autre établissement, lorsque les arbitrages EPI/AP ont été faits « en faveur » d’autres matières.
  • Dans 27,69% des cas, suppression d’un poste en Lettres Modernes et pour 14,05% d’un poste en Lettres Classiques. En nombre de réponses, cela représente 101 postes. Sans surprise, seulement 4,96% des réponses concernent un CSD en LCA.

Les informations obtenues ont beau être partielles, on voit que la situation de nombre de nos collègues se dégrade pour cette rentrée.

L’équilibre des services :

Bien évidemment, la diminution de l’horaire dévolu aux LCA conduit la majorité des professeurs de Lettres Classiques (sauf arrangements internes divers liés aux EPI) à prendre en charge davantage de classes de français. Certains se sont aussi dirigés vers l’enseignement du FLE pour rester en poste. Nous nous sommes intéressés à l’influence de l’EPI LCA sur les services. Celui-ci allait-il conduire une majorité de professeurs à prendre en charge des classes en co-intervention, à privilégier un niveau, à multiplier les HSE, etc ?

411 réponses à la question 23 « L’existence de l’EPI LCA va-t-elle modifier la constitution de votre service en français ? ». Pour 67,4% des consultés, la réponse est non. 22% vont enseigner majoritairement dans les classes concernées par l’EPI LCA. Dans 10% des cas, le chef d’établissement a fait pression dans ce sens. L’observation du cadre d’expression libre de la question 25 montre que le professeur de Lettres Classiques est loin d’intervenir de façon systématique dans l’EPI LCA. Cela confirme évidemment ce que nous avions dénoncé dès le départ, à savoir qu’il n’y aura bien souvent rien de mieux dans l’EPI LCA qu’un vague vernis culturel et que ce dispositif ne constitue en rien des langues anciennes pour tous. Cela souligne aussi l’hostilité à la réforme des professeurs de Lettres Classiques et leur résistance pédagogique. Ils n’ont généralement pas souhaité modifier leur service pour ce qui ne leur semblait qu’un leurre.

De la même façon, les questions 20 et 21 montrent que les professeurs de Lettres Classiques ont souvent fait le nécessaire pour échapper à l’usine à gaz de l’EPI LCA. Ainsi, c’est à 59% qu’ils assureront l’EPI LCA sur les classes qu’ils auront en charge en français uniquement. 24,5% ont l’intention de se prêter au jeu de la co-intervention et 16,1% interviendront ponctuellement dans les classes de leurs collègues. Dans un tiers des cas les heures seront rémunérés en HSE ! Les heures sur le temps de service consacrées spécifiquement à l’EPI LCA sont généralement assez peu nombreuses (plus de 80% des réponses se situent dans la tranche de 1h à 3h). L’objectif est souvent d’éviter -au moins temporairement- une suppression de poste ou un CSD.

Nous devons rester attentifs à l’évolution de la situation. Il ne sera pas éternellement possible de maintenir des postes de Lettres, à l’aide d’heures d’EPI ou d’AP prises sur la marge, surtout si, comme on va le voir, l’offre de latin et de grec diminue.

L’impact de la réforme sur l’enseignement du latin et du grec :

Le nombre de groupes dans les collèges (question 10) :

Il est difficile à mesurer car le caractère précoce de l’enquête a eu comme résultat que les données sur l’année 2016-2017 ont été moins renseignées que celles de l’année 2015-2016. Toutefois, certains signaux laissent à penser que nous ne nous sommes pas trompés en donnant l’alerte sur les conséquences de la réforme pour l’enseignement des LCA.

Ainsi, en 2015-2016, 1,42% des enquêtés déclaraient n’avoir aucun groupe en classe de 5ème dans leur établissement. En 2016-2017, on passe à 6,57% alors même que cinq personnes de moins ont répondu. Toujours en 5ème, le nombre d’établissements qui possédait un groupe de latin diminue d’environ 4%, la baisse est de 17% pour ceux qui en possédaient deux.

Pour la 4ème, le nombre de groupes reste à peu près à l’équilibre, contrairement au niveau 5ème. Les chefs d’établissement ont vraisemblablement hésité -sauf exceptions- à interrompre des cursus déjà entamés, mais n’ont pas eu les mêmes scrupules à fermer le recrutement en 5ème et bien évidemment cette attitude aura des répercussions, en terme de postes sur les années suivantes. Par ailleurs, on constate que, tous niveaux confondus, le nombre d’enquêtés qui disent n’avoir aucune heure dans un niveau donné est en hausse en 2016.

En grec, il est malheureusement impossible d’exploiter les chiffres. En effet, 416 personnes ont renseigné l’année 2015-2016 et seulement 371 l’année 2016-2017. Le différentiel est trop important pour pouvoir en tirer un quelconque enseignement fiable.

Dans la majorité des collèges, les règles déjà établies pour le suivi de l’option (engagement sur trois ans, interruption exceptionnelle...) restent valables. Environ un tiers des réponse signale que le chef d’établissement a insisté sur le fait qu’avec la réforme il serait plus facile d’interrompre le cursus de LCA. A nouveau, nous ne pouvons qu’inciter à la plus grande vigilance.

Le cumul du latin et du grec (questions 11 à 15) :

Dans 80,7% des cas, le cumul du latin et du grec sera impossible. Lorsque les élèves pourront étudier les deux langues, ils ne bénéficieront de 2h de latin et 2h de grec que dans 26,04% des cas. Les situations où latin et grec seront enseignés en seulement 2h hebdomadaires s’élèvent à 36,46%.

D’autres dispositifs ont été mis en place ici ou là : 1h hebdomadaire supplémentaire pour monter à 3h le cumul latin/grec, 1h d’initiation au grec en 4ème, la poursuite de l’enseignement en ECLA (Enseignement Conjoint des Langues Anciennes), en répartissant les 2h de grec sur la 4ème et la 3ème. L’EPI est également un recours (0,75h hebdomadaire pour le grec). Le plus souvent, proposer le cumul du latin et du grec revient à proposer 2h de latin et 1h de grec hebdomadaires en 3ème. Pour ce qui est de l’ECLA, 115 professeurs indiquaient travailler avec ces modalités en 2015, ils ne sont plus que 73 à l’envisager pour 2016. Il est bien sûr à craindre que le processus de disparition du grec ne s’accélère avec la réforme.

L’EPI LCA (questions 17 à 29) :

Le niveau choisi pour sa mise en place est très majoritairement la 5ème (81,88%). L’EPI LCA est proposé en 4ème dans 15% des cas : idem pour la 3ème.

En 5ème, le choix a été de le généraliser à toutes les classes du niveau dans presque 90% des cas. Les organisations varient davantage en 4ème et 3ème, même si la généralisation à l’ensemble d’un niveau prédomine également. Le choix de limiter l’EPI LCA aux élèves suivant un cursus de langues anciennes est très nettement minoritaire, il représente 3,6% en 5ème, 12,3% en 4ème et 15,9% en 3ème.

Les professeurs de Lettres, sans surprise, sont massivement impliqués dans cet EPI LCA puisque dans 78% des cas l’horaire de français contribue à celui-ci. D’après les réponses obtenues, l’Histoire-Géographie n’intervient qu’à hauteur de 19,7%. Nous l’avions dénoncé dès le début en pointant que l’étude de l’Antiquité en Histoire restait au programme de 6ème. De nombreux collègues ont manifesté leur hostilité à l’idée de travailler le latin médiéval avec des élèves qui débutent l’étude du latin. Dans les réponses libres, les autres matières évoquées sont majoritairement les arts plastiques (44 réponses), les langues vivantes (34 réponses), les mathématiques (26 réponses), les SVT (21 réponses) et la technologie (20 réponses). Ce dernier exemple montre que dans certains collèges, les deux matières en difficulté que sont la technologie et les Lettres classiques ont réussi à s’entendre et à faire front.

Une tendance à la semestrialisation de l’enseignement de complément latin à raison de deux heures hebdomadaires à la suite de l’EPI LCA était à craindre. Cette organisation parait finalement minoritaire, 15% des cas.

Nous redoutions également que la généralisation de l’EPI LCA à tous les élèves de 5ème n’entraine la suppression de l’horaire d’enseignement de complément pour ce niveau. Cela se produit dans 7,6% des cas. Le programme de l’enseignement de complément est lourd et supprimer une année pour le mener à bien rend cette tâche complètement impossible. De façon très rare (un peu moins de 4%) l’EPI ampute l’horaire de latin/grec sur un autre niveau que la 5ème. Nous devons rester vigilants et lutter contre la mise en place de telles modalités qui sont tentantes pour les principaux puisqu’elles permettent d’économiser au moins une heure de marge.

Les LCA, oubliées de la formation « Collège 2016 » :

On ne sait s’il faut le regretter ou s’en réjouir, au moment où l’enquête était à renseigner, 62% des personnes interrogées répondaient qu’aucune formation n’était prévue dans leur académie concernant spécifiquement les langues anciennes. 8% étaient en attente de celle-ci dans le courant du premier trimestre et 32% y avaient déjà assisté (voir à ce propos notre article sur le site).

Conclusion :

Les craintes liées à l’installation de la réforme se confirment. Certains collèges mieux dotés ont pu continuer à offrir du latin et du grec, d’autres se contentant de la marge horaire minimale, ou victimes d’un principal hostile aux LCA, ont vu diminuer le nombre de groupes de langues anciennes, vu partir des professeurs. D’un établissement à l’autre, il n’y a plus de règles. Les EPI ont notamment permis des ajustements (en prenant des heures de marge pour de la co-intervention par exemple) qui ont masqué, à certains endroits, les effets de la réforme sur les postes. Les horaires d’enseignement du latin ou du grec sont très variables, chaque professeur s’adaptant plus ou moins à la situation qui lui est faite : semestrialisation, globalisation de l’horaire de latin et de grec, un EPI en échange d’une heure d’enseignement de complément, etc. Les programmes ont été conçus pour un horaire dont le respect n’est pas la règle, ce qui les rend d’une certaine façon caducs. Le nombre de groupes de latin et de grec est en diminution entre 2015 et septembre 2016, ce qui ajouté à l’amputation des horaires, accroît le danger sur les postes pour les années à venir. Les équipes de Lettres ont parfois été mises sous oxygène mais cela ne durera pas éternellement, les collègues déjà victimes de suppression de postes sont là pour nous le rappeler.

Cette réforme traite donc les professeurs de Lettres Classiques avec un mépris qui va au-delà de ce qui est imaginable. Le SNES-FSU continue à lutter à leurs côtés pour demander des heures de LCA plus nombreuses, inscrites dans les dotations des établissements de façon à ce que puisse être dispensé en France un enseignement digne des langues anciennes et non, à terme, un simple EPI LCA pour tous pendant un trimestre en classe de 5ème dispensé par des professeurs qui seraient tous devenus professeurs de Lettres Modernes.

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