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« Contre tout espoir », Nadejda Mandelstam Pour un travail de mémoire

Dans la folie de la communication – qu’il ne faut confondre ni avec l’information ni avec la conversation – les mots volent leur place aux concepts. Lorsqu’il est question de l’ex-URSS, les termes comme « communisme » associé à « régime totalitaire » abreuvent le bréviaire des tueurs d’espoir. Une manière tout aussi dangereuse de tourner le dos à un bilan nécessaire de ce 20e siècle, de cette expérience révolutionnaire transformée sous le stalinisme en son contraire, un régime bureaucratique, sanguinaire et antidémocratique. Il faudrait expliquer les causes de ce développement en forme d’oxymore.

Pour ce travail de mémoire, les « Souvenirs » de Nadejda Mandelstam (1899-1980) sont un premier envoi. Le titre même est une invite à la réflexion, « Contre tout espoir ». Le tome 1 conte, par un découpage de thèmes, la vie de son poète de mari, Ossip qui terminera sa vie dans un camp de transit, le 27 décembre 1938. Il avait 47 ans.

Ossip fait partie de cette vague de révolutionnaire de l’esthétique qui se manifesta juste avant la révolution russe de 1917. La littérature se transformait, de nouvelles formes émergeaient. Influencé par Verlaine – il a fait ses études à la Sorbonne -, il a su faire s’envoler la poésie russe.

Nadejda essaie d’expliquer le contexte. Elle commence ce « journal » en 1934, année de l’assassinat de Kirov qui verra la répression grandir et prendre de l’ampleur pour asseoir le pouvoir de cette bureaucratie stalinienne. Après l’immense espoir qu’a suscité la révolution de 1917, révolution qui ne pouvait s’en tenir aux domaines économiques, politiques et sociaux mais devait se traduire par la poursuite de révolutions esthétiques suscitant l’engagement des intellectuels partout dans le monde, attirés par l’aura de cette révolution aux couleurs d’un espoir de la construction d’une société plus démocratique, plus libre, plus fraternelle. La contre révolution stalinienne qui démarre à la mort de Lénine fera s’effondrer tous ces espoirs.

Nadejda montre les formes de résistance de ces intellectuels qui ne veulent pas quitter la mère patrie. Une résistance poétique pour Ossip et ce n’est pas la moins dangereuse. Elle montre aussi la vie quotidienne dans cette Russie qui manque de tout.

Ce mélange permet de se rendre compte des périls comme des difficultés, mais aussi de la nécessité de l’œuvre à réaliser. Elle indique les sources de l’inspiration du poète. Elle explique sa manière de transformer la réalité, pour la mettre à distance, pour la rendre hermétique et par-là même éternelle.

Pour la petite histoire, les relations d’Ossip avec Staline sont un des moments étranges de cette relation des quatre dernières années de la vie du poète résistant, ses arrestations et sa redécouverte. Ses poèmes ont été traduits en français chez Actes Sud. Il faut les lire pour comprendre le fil narratif de Nadejda. Il n’est pas seul, elle y insiste, recréant les cercles de réflexion de ces années où le pouvoir de Staline commence à s’affirmer.

Ce premier volume a été suivi, en français, par deux autres qui portent des titres différents dans l’édition anglaise. Le continuum narratif existe bien. Dans le tome 2, elle revient vers ces années de l’immédiat après révolution où le champ des possibles semblait sans limite, où la création empruntait des chemins non éclairés, non encore tracés. Des années d’une intense activité. Il fallait écrire. Une nécessité vitale.

Après, il faudra mentir, cacher ses œuvres, avancer avec la peur au ventre… Il faut lire ces pages.

Le volume 3 se veut plus « théorique ». Un essai sur l’art poétique d’Ossip Mandelstam, sur le processus de création. Elle cherche aussi à reconstituer le prologue d’une pièce que Ossip écrivit et qu’elle fut obligée de détruire, Akhmatova. Elle continue sa description des écrivains et intellectuels russes de cette époque de peur et d’angoisse. Comme l’écrira Victor Serge, « Il était minuit dans le siècle » et cette nuit n’allait pas cesser de peser sur la possibilité d’espoir de transformation. Jusqu’à rendre ce dernier service au capitalisme par la bureaucratie qui se convertit au libéralisme !

Nadejda Mandelstam ne manque ni de recul, ni d’ironie, ni même de rancœurs. Elle ne pardonne rien ni à personne. Elle règle aussi ses comptes. Ce sera dommage. Ce n’est donc pas seulement une « trilogie » à la gloire du poète juif – il faudrait aussi écrire sur cette dimension -, mais c’est aussi un témoignage troublant et accablant sur cette tueuse d’espoir que fut la bureaucratie stalinienne. Pourtant, « Contre tout espoir », l’espérance survit dans les œuvres de ces créateurs qui ont su préserver l’essentiel, leur liberté de création.

Cet héritage c’est aussi le nôtre. De tous ceux et toutes celles qui veulent transformer le monde.

Nicolas Béniès.

« Contre tout espoir », Nadejda Mandelstam, traduit par Maya Minoustchine, Tel/Gallimard, Trois volumes .

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