Actualité théâtrale

au Théâtre de l’Atalante

"Déjeuner chez Wittgenstein" Jusqu’au 1er février

Á Vienne, deux sœurs préparent le retour de leur frère que l’aînée a décidé de sortir de l’asile où il est interné. Toutes deux font du théâtre, grâce à l’argent investi par leur père, mais n’ont pas joué depuis longtemps. L’aînée prépare depuis deux mois les trois minutes de son prochain rôle. Elle considère son frère comme un génie, lui est entièrement dévouée, tape à la machine ses manuscrits, s’est renseignée auprès du directeur de l’hôpital des moindres désirs de ce frère trop admiré. La cadette est plus distante, plus critique et s’échappe un peu grâce au piano dont elle joue. Mais toutes deux sont tyrannisées par leur frère, qui joue avec la méchanceté du désespoir de leurs différences, maltraitant celle qui lui est la plus dévouée et qu’il méprise. C’est autour du repas comme apothéose de ce qu’il peut y avoir de plus empoisonné dans les relations familiales que vont exploser les vieilles rancœurs, et les jalousies fraternelles.

Il y a de multiples lectures du texte de Thomas Bernhard. Le titre de la pièce en allemand est le nom des trois acteurs qui l’ont créée. Pour le personnage de Ludwig, il a mêlé le logicien et philosophe du langage, Ludwig Wittgenstein, et son neveu Paul qui fut l’ami de Thomas Bernard. Le premier, soutenu par Bertrand Russell qui lui trouvait du génie, était un homme fantasque, qui quitta un temps Cambridge où il enseignait pour une cabane en Norvège, le second fut effectivement interné.

La mise en scène d’Agathe Alexis est centrée sur la table du repas où Ludwig va pouvoir laisser libre cours à sa misanthropie, à sa haine des conventions bourgeoises, cracher ses jugements absolus avec une parfaite mauvaise foi, mais aussi toucher juste, là où cela fait mal. Parfois une des sœurs entrouvre la fenêtre laissant passer quelques bruits de la rue, des chants d’oiseaux, de la musique, mais l’ouverture vers le monde est vite refermée. C’est à cette table que Wittgenstein ( admirable Hervé Van Der Meulen) va pouvoir ressasser sa haine de la routine bourgeoise et de son conformisme, toujours le même mobilier, les mêmes tableaux, le même concert du dimanche, le même petit-déjeuner. Il arrive à occuper tout l’espace, tirant la nappe à lui au propre comme au figuré, déplaçant les tableaux avant de les replacer la tête en bas. Il enrage, jette la vaisselle, s’étouffe en baffrant avec haine les profiteroles préparées par sa sœur et conclut « tout ce qui est de valeur a été noyé dans des soupes et des sauces ». Hervé Van der Meulen est impressionnant. Il porte admirablement la langue de Thomas Bernard, ses formules lapidaires, sa rage inextinguible, ses contradictions assumées. Ses deux partenaires sont tout aussi remarquables. Yveline Hamon incarne Dene, la sœur aînée, qui échange son tablier pour un joli collier afin d’honorer son frère, qui résiste autant qu’elle le peut à ses attaques et finit par s’effondrer, en avalant les profiteroles ! Elle est à la fois un peu ridicule, mais pas dupe du rôle qu’elle assume, être celle qui met de la gaîté, ce qui est tout de même mission impossible avec son frère ! Agathe Alexis est Ritter, la cadette, plus critique, qui s’évade en jouant du piano ou en buvant un peu plus que de raison du vin du Rhin.
Courez voir la pièce, c’est un cocktail magnifique du meilleur de Thomas Bernard avec ses sarcasmes, ses révoltes, ses haines mais aussi son humour caustique. On rit un peu nerveusement, mais on rit !

Micheline Rousselet

Les lundis, mercredis et vendredis à 20h30, les jeudis et samedis à 19h, le dimanche à 17h et à 20h30 le dimanche 31 janvier
Théâtre de L’Atalante
10 Place Charles Dullin, 75018 Paris
Réservations (partenariat Réduc’snes tarifs réduits aux syndiqués Snes mais sur réservation impérative) : 01 46 06 11 90

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