Nouvelles internationales

Ecole en Corée : le nouveau modèle ?

Le Forum Mondial de l’Education s’est déroulé du 20 au 22 mai 2015 à Incheon, en Corée. Pour cette conférence qui devait tracer les grandes lignes des politiques éducatives au niveau mondial pour les 15 ans qui viennent, ce lieu n’a pas été choisi par hasard.

Au Forum Educatif Mondial d’Incheon, une plénière a été entièrement consacrée à ce système éducatif coréen si performant. Parmi les membres du panel, des représentants de l’OCDE et de la Banque mondiale, qui n’ont pas tari d’éloges concernant ce système, devant un millier de délégués de 150 pays, dont une centaine de ministres de l’Education. Qu’en est-il au juste ?

Une massification fulgurante

Si la scolarisation au primaire était déjà quasi universelle (env. 95%) après la guerre de Corée, en 1965, c’était loin d’être le cas pour le secondaire. Les taux de scolarisation [1] au collège et au lycée ont atteint 90% depuis 1998, alors qu’ils étaient respectivement de 65% et 15% en 1965. Le taux d’accès au supérieur, dépasse maintenant les 60%, en étant parti de zéro en 1965 !

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Ecole élémentaire Shinyongsan - Séoul

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Au cours des 50 dernières années [1] :

-  le nombre de collèges a presque triplé, de lycées a plus que triplé,
-  le nombre de professeurs de collèges a été multiplié par 6, celui de professeurs de lycées a été multiplié par plus de 9,
-  le nombre d’élèves par professeur est passé de 40 à 15 en collège, de 30 à 14 en lycée.

Un système en évaluation permanente

Ces résultats quantitatifs probants des politiques d’investissements soutenus dans l’éducation (compris entre 7 et 8% du PIB ces 5 dernières années) semblent maintenant étayés par les évaluations qualitatives de l’OCDE via le programme PISA. Ainsi, dès l’édition 2003 du test international, la République de Corée se classait respectivement 2ème, 3ème et 4ème en lecture, mathématiques et sciences, sur les 34 pays de l’OCDE. L’édition 2012 a même placé la République de Corée encore plus haut, respectivement aux places 1, 1 et 2, toujours en lecture, mathématiques, sciences. De quoi alimenter alimenter un début de légende, le « miracle de la rivière Han ».

Certains, toutefois, syndicalistes, universitaires, relativisent le sens de ces classements : que mesure PISA au juste ? Ils affirment que l’école coréenne met surtout l’accent sur la répétition et la mémorisation intenses, davantage que sur la réflexion et l’esprit critique. Le système apparaît en effet comme une machine extrêmement exigente.

"L’implantation d’un système éducatif axé sur la concurrence se traduit par des politiques éducatives hiérarchisées, discriminatoires et orientées sur la compétitivité, assorties de tests et d’évaluations standardisés. Ces tests standardisés font peser une lourde menace sur les élèves, les écoles, le personnel enseignant, les programmes de cours et l’ensemble du système éducatif", analyse le professeur Seongbo Sim [6].

La course aux diplômes suscite, chez des parents n’ayant pas tous suivi des études supérieures, des attentes énormes, qu’ils projettent sur leurs enfants. Plus de 99% des parents [3] déclarent en effet viser des études supérieures pour leurs enfants. Résultat, après la journée de classe dans un établissement public, l’écolier coréen poursuit des cours dans une institution privée, puis éventuellement encore avec des cours particuliers. Pour beaucoup, la journée de cours se termine après 20 heures !

L’Education au service de l’Economie

Ce « miracle coréen » de l’éducation est d’autant plus crédible que les courbes de développement économique suivent de près celles du développement du système éducatif. L’immense fierté des Coréens pour le développement économique et le rayonnement international (Jeux Olympiques en 1998, Coupe du Monde de football en 2002) de leur pays s’applique donc maintenant également au système éducatif.

"Cette croissance se veut l’expression des espoirs d’un peuple aspirant à de meilleures conditions de vie et reflète la modernisation de l’éducation publique", explique Seongo Sim [6].

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Lycée professionnel "meister" de robotique - Séoul

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Il faut dire que le développement économique de la Corée, en quelques décennies, est impressionnant : le produit intérieur brut par habitant est actuellement de près de 30 000 $ par an, contre quelque centaines de dollars en 1965 [2].

Alors que dans les années 1970, les textiles représentaient la majorité (en valeur) des exportations, il s’agit maintenant des semi-conducteurs, suivis des produits pétroliers, des automobiles, des navires et des écrans plats [3].
Le pourcentage de produits manufacturés dans les exportations dépasse aujourd’hui 97%, contre 55% dans les années 1960 [4].

Une éducation de qualité, mais quelle éducation ?

Il va de soi qu’un tel développement économique n’a été possible que grâce à un nombre sans cesse croissant de personnes hautement qualifiées.

Pour atteindre ces résultats, les enseignants sont recrutés parmi les 5 à 10% des étudiants obtenant les meilleurs résultats. Le salaire moyen d’un enseignant du second degré est de 56 000 $ par an, soit 10 000 $ de plus que la moyenne des pays de l’OCDE [5].

Néanmoins, certains pointent le déséquilibre de ce système éducatif. "L’éducation a intégré une logique néolibérale axée sur les biens du marché, entraînant une déshumanisation du système et soumettant les élèves aux lois du profit. Les excès d’une concurrence consumériste effrénée ont eu des conséquences fatales sur les jeunes coréens et la vie de leurs familles. L’innovation dans le domaine de l’éducation, qui est centrée sur les sciences et les technologies au détriment des lettres et des sciences humaines, menace l’humanité et la démocratie elle-même", s’inquiète le professeur Seongbo Sim.

Quelles voix discordantes ?

Le syndicat KTU (Korean Teachers and education workers Union), affilié à l’Internationale de l’Education, écrit dans l’introduction de sa brochure de présentation : « le syndicat est né de la volonté et du dévouement des professeurs coréens qui ont décidé, il y a 26 ans, de ne pas tolérer le système d’éducation inhumain en Corée, et de promouvoir une véritable éducation ».

KTU dénonce la compétition effrénée à tous les niveaux du système, qui favorise de développement du secteur privé et l’augmentation des inégalités qui en résulte.

Cette critique réitérée de la politique gouvernementale lui a même valu d’être déclaré hors-la-loi par le gouvernement le 24 octobre 2013. De nombreuses organisations internationales ont condamné cette persécution : l’Internationale de l’Education, l’Internationale des Services Publics, la Confédération Syndicale Internationale, l’Organisation Internationale du Travail, l’OCDE…

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Devant le centre de conférences où se tenait le Forum Mondial de l’Education, les militants de KTU ont tenu à faire entendre leur voix, devant plusieurs dizaines de journalistes.

Les membres de la délégation IE au Forum ont pris part au rassemblement et la présidente de l’Internationale de l’Education a exprimé son soutien à ces manifestations.

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Happy Education for all

Il faut croire qu’un problème existe bel et bien, puisque ce titre est celui d’un des paragraphes du chapitre « directions de l’innovation de l’éducation coréenne » [1].

Le professeur Seong Sim s’inquiète : "la Corée enregistre le plus haut taux de suicide parmi les jeunes vivant dans les pays de l’OCDE".

Un "mouvement scolaire innovant" se développe actuellement en Corée. Ainsi, plusieurs dizaines d’enseignants et de lycéens-étudiants ont brandi des pancartes devant le centre de conférences pendant toute la durée du Forum Mondial de l’Education d’Incheon.

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Quelles perspectives pour le système éducatif coréen ?

Pour le professeur Seongbo Sim, "l’éducation coréenne se trouve à la croisée des chemins. La révolution éducative visant à abandonner un paradigme moderne anormal est en cours. L’époque où la formation moderne des être humains se limitait aux besoins du travail est révolue. Au XIème siècle, nous sommes entrés dans une ère requérant des modèles flexibles de transmission des savoirs qui favorisent le développement de personnalités créatives (...). Le projet ’village éducation community’ tente d’instaurer le changement au sein des écoles récentes et des communautés locales. Ce projet véhicule l’idée que la réforme radicale de l’éducation publique peur réussir si la transformation s’opère à la fois dans les milieux scolaires et dans les communautés locales. A commencer par la création de relations fructueuses entre élèves et enseignants, entre parents et enseignants et entre résidents et communautés locales".

Pour le syndicat KTU, il faut une "révolution éducationnelle pour chacun" :

- rejeter les tests scolaires nationaux ;
- s’opposer au classement des écoles ;
- améliorer l’environnement d’apprentissage ;
- s’opposer aux politiques néo-libérales appliquées aux enseignants (performance, classement...) ;
- démocratiser les écoles privées ;
- accroître les droits des élèves ;
- être solidaire des enseignants contractuels ;
- offrir des repas gratuits pour tous les élèves.

Florian Lascroux

[1] données extraites de la publication « Dynamic education for individual and national development : the case of the Republic of Korea », édite par le ministère de l’éducation de la République de Corée et le Korean Educational Development Institute (KEDI).
[2] The Bank of Korea (2015) - economic statistics system in the Republic of Korea
[3] Statistics Korea (2015) - http://kostat.go.kr
[4] Dong-A Ilbo - http://news.donga.com/3/all/20100927/31414133/1
[5] OCDE - Education at a glance 2011
[6] Seongbo Sim, professeur à la faculté de pédagogie de l’université national de Pusan, directeur principal du réseau de recherche sur l’éducation coréenne

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