Actualité théâtrale

Jusqu’au 1er avril au Théâtre Gérard Philipe de Saint-Denis

« Eichmann à Jérusalem »

En 1960 Eichmann, qui avait dirigé le Bureau des Affaires juives à Berlin pendant la seconde guerre mondiale et avait organisé la déportation de millions de Juifs et de Tsiganes, était enlevé, par des agents du Mossad, en Argentine où il s’était enfui après la défaite. Transporté à Jérusalem, il fut jugé par un tribunal israélien pour quinze chefs d’inculpation, dont crimes contre le peuple juif et crimes contre l’humanité, et condamné à la pendaison. Ce procès qui dura plusieurs mois attira des journalistes du monde entier et suscita des controverses internationales. Il fut, entre autres, couvert par Hannah Arendt, dont le livre Eichmann à Jérusalem fut vivement attaqué pour son sous-titre, Rapport sur la banalité du mal, et pour sa critique du rôle des Conseils juifs qui, en participant au tri des déportés, auraient facilité la tâche des Nazis. Si l’expression « banalité du mal » ne fut probablement pas suffisamment pensée, l’observation d’Hannah Arendt rejoignait celle d’autres observateurs. Ce n’était pas un monstre qu’ils avaient en face d’eux, mais « un figurant sans envergure », « un tâcheron besogneux de la solution finale » (André Enegrén), un homme qui se présentait comme un bureaucrate qui n’avait fait qu’obéir aux ordres.
Comme les meurtres de masse et les génocides n’ont pas cessé et que les responsables sont rarement arrêtés, il n’est pas surprenant que le théâtre Majâz, qui rassemble des comédiens venus de Palestine, d’Israël, du Liban, de France, d’Espagne et d’Iran pour faire un théâtre politique et engagé, se soit intéressé à ce procès. Les deux fondateurs Lauren Houda Hussein et Ido Shaked ont écrit le texte et mis en scène le procès.
Théâtre : Eichmann à Jerusalem
Mais comment incarner cet homme, enfermé dans une cage de verre blindée à l’abri des balles, qui se présente comme un spécialiste capable d’organiser « l’émigration » de millions de gens, leur transport, la confiscation de leurs biens, un travail complexe dit-il, ajoutant « Je n’avais rien à faire dans l’extermination physique, j’avais bien assez à faire avec mon travail de bureau » ? Eichmann ne sera donc pas incarné par un acteur. Il est dans le corps de tous, tout au plus l’un d’eux collera une photo sur son front pour dire une de ses phrases. Il n’y a donc pas de cage de verre, mais les acteurs, juge, procureur, avocats, témoins se tournent vers le lieu où on la pense être. Au centre il y a une table couverte de documents et de livres, entourée de chaises. Les acteurs se lèvent et prennent à tour de rôle la parole. Ce qui est dit, ce sont les minutes du procès, la voix des rescapés, une partie de la correspondance d’Hannah Arendt et de Gershom Sholem, en désaccord sur la « banalité du mal ». Mais toute cette matière le montage l’organise. Des titres apparaissent sur un écran : un système, collaboration / résistance, des traces. Au sol les acteurs dessinent des diagrammes, des plans du camp, des wagons, tout ce qui rappelle le « travail » d’Eichmann. Le rythme est soutenu et on pèse la difficulté à percer les défenses d’un homme, qui oppose à ses accusateurs une opacité, une mauvaise foi parfois et une inhumanité totale toujours, un homme qui lorsqu’on lui demande s’il ne lui est jamais arrivé d’avoir un conflit entre son devoir et sa conscience répond « non, plutôt un dédoublement ».
Ce n’est pas seulement une magistrale leçon d’histoire que nous offre le théâtre Majâz, c’est une réflexion profonde sur ces systèmes qui engendrent des crimes de masse auxquels se prêtent des exécutants qui abandonnent leur qualité d’être humain pour obéir.

Micheline Rousselet

Du lundi au samedi à 20h, le dimanche à 15h30, relâches les mardis et le lundi 28 mars.
Théâtre Gérard Philipe
59 Bld Jules Guesde, 93200 Saint Denis
Réservations (partenariat Réduc’snes tarifs réduits aux syndiqués Snes mais sur réservation impérative) : 01 48 13 70 00
www.theatregerardphilipe.com

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