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Est-il urgent de ne rien changer aux programmes de philosophie ?

Est-il urgent de ne rien changer aux programmes de philosophie ?

Compte-rendu de la JRD (journée de réflexion disciplinaire) du 14 février 2014 à Paris : textes et vidéos. Avertissement, les vidéos ont été réalisées avec des moyens modestes, elles donnent néanmoins un aperçu des interventions, en attendant de faire mieux la prochaine fois... un grand merci cependant à Suzanne Dené pour le montage et la mise en ligne sur le site.

Résumé : la matinée a été consacrée à quelques rappels historiques des grandes étapes de la « querelle » des programmes qui a divisé la profession il y a à peine plus de 10 ans. L’après-midi a permis de présenter les travaux du CSP très attaché
à une approche « curriculaire » des programmes, ainsi que quelques perspectives sur la notion de « culture commune » avec Denis Paget (membre du CSP et ancien secrétaire général du SNES).

Déroulé de la journée :

1) intervention de Sébastien CHARBONNIER (auteur de « Que peut la philosophie ? » au Seuil en 2013) sur les journées de Sèvres de mars 1970, dont nous avons relu et commenté certains passages. Il y était déjà question d’une réflexion sur un "nouveau" programme et sur les méthodes d’enseignement de la philosophie (le programme en 70 date de 1960. La durée de vie des
programmes depuis 1832 est assez courte, contrairement à ce que nous connaissons depuis 1973, avec le programme de notions MUGLIONI qui inspire encore notre programme actuel mis en place en 2003 par FICHANT). Plus globalement, S.C. nous a présenté les différents ouvrages collectifs français sur l’enseignement de la philosophie depuis 1970, à partir d’un document
extrait de la thèse de notre intervenant, syndiqué au SNES et membre par ailleurs de l’Acireph (à qui nous devons l’accès à une version numérisée des journées de Sèvres, document qu’il ne nous appartient pas de mettre en ligne).

Parmi les thèmes abordés dans cette intervention, la présentation des travaux de
préparation des journées de Sèvres (enquête mobilisant plus de 50 % des collègues à
l’initiative de l’IG Robert TRIC) et de la méthode de travail ouvrant en un sens, les premiers états généraux de la (pédagogie de la) philosophie. Puis, le coup de force et la reprise en main par l’inspection générale - incarnée pendant plus de 20 ans par Jacques MUGLIONI (programmes de 73) - et l’exposé en 84 de ce qu’on peut appeler la doctrine officielle (ou officieuse) défendue par Bernard BOURGEOIS (président du jury de l’agrégation) et MUGLIONI, à travers l’ouvrage collectif « Philosophie, école, même combat ». En guise d’éclairage sur ce tournant amorcé dès les années 70, S.C. site l’historien Bruno POUCET : "... le nouveau programme, arrêté en 1973, est explicitement conçu pour mieux contrôler un enseignement et des enseignants devenus idéologiquement et pédagogiquement incontrôlables" (extrait de "la classe de philosophie dans son histoire"). Hervé BOILLOT (autre spécialiste de
l’histoire de notre discipline) interviendra de la salle pour rappeler que cette "reprise en main" se joue dans le contexte de l’après 68 (alors que l’IG TRIC décédera en 71...), mais Hervé Boillot insistera sur l’idée que les enjeux pédagogiques sont intimement liés à ceux de la démocratisation de l’enseignement de la philosophie et agitent notre profession, en réalité, depuis 1945 !

Enfin, la perspective d’un nouveau travail collectif de la profession sur les questions du programme et du baccalauréat est-elle envisageable ?

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2) intervention de Jean-Luc BOUTIN, sur le rapport BOUVERESSE-DERRIDA fin 89, faisant suite aux états généraux de la philosophie de juin 79 (en réaction au projet du ministre HABY de faire de l’enseignement de la philosophie une option en terminale). J-L.B. nous commente les grands principes de ce rapport (on trouvera un résumé de ce document en pièce (f) du document de travail proposé par S.C. ci-dessus). Ce rapport, dont certains principes sont désormais partagés par beaucoup (extension de l’enseignement de la philosophie en amont et en aval de la terminale, nécessité de clarifier les exigences attendues dans l’évaluation au baccalauréat, urgence de sortir l’enseignement en séries technologiques de la crise grave dans laquelle il se trouve déjà en... 89 !), déclenchera à l’époque une virulente contre-attaque. Bref, le débat s’envenime et les positions se cristallisent autour d’une ligne de front qui sera au cœur de la « guerre » des programmes RENAUT-FICHANT (2001-2003) : le temps des journées de Sèvres semble révolu...

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A propos de cette « guerre » ou du moins de cette "querelle", le groupe philo recommande la lecture du n°20 du philosophoire de 2003 (« débat sur la réforme des programmes de philosophie », opposant Philippe DANINO favorable au programme FICHANT à Renaud DOGAT). Pour résumer, on distingue à l’époque 4 grands clivages selon les réponses apportées aux questions suivantes : 1) la philosophie est-elle à elle même sa propre pédagogie ? 2) la liberté de l’enseignant exclut-elle toute détermination du programme ? 3) la dissertation est-elle le modèle indépassable du philosopher ? et 4) la crise de notre enseignement a-t-elle des raisons essentiellement et exclusivement extérieures à notre discipline ?

Il est à noter que ce clivage a traversé le SNES et ses adhérents au début des années 2000, comme en témoigne un supplément à l’US n° 571 du 12 juin 2002 fort instructif ( archive réservée aux adhérents). Gageons que cette ligne de faille autour de laquelle se sont retrouvées face à face, les 2 grandes associations professionnelles que sont l’APPEP et l’ACIREPH, soit désormais de l’histoire ancienne et que le SNES contribuera à rendre possible des échanges apaisés au sein de la profession !

3) Intervention de Denis PAGET, ancien secrétaire général du SNES (en particulier, entre 2001 et 2003) et actuel membre du CSP. Thèmes abordés dans son interventions : présentations du conseil supérieur des programmes (CSP) et de l’intervenant. Retour sur les débats de la matinée : le professeur de philo est
aussi à penser comme un prof. du secondaire.

Les diverses figures de l’apprendre, Denis PAGET recommande les lectures de « transmettre, apprendre » au Stock de Marcel GAUCHET et Marie-Claude BLAIS (membre du CSP par ailleurs) et les ouvrages d’Elisabeth BAUTIER et Jean-Yves ROCHEX dont "Éducation, socialisation, subjectivation, institution" - ESSI, Publication, papier, ouvrage, 144 pages, Hachette Éducation, Paris.

Sur la notion de culture commune, 2 mots sur le débat qui se joue au CSP. Référence à Jean-Claude FORQUIN (auteur notamment de « sociologie du curriculum » en 2008). Comment donner un fonds commun conceptuel, sur la base duquel peuvent ensuite s’exprimer les légitimes désaccords entre les sujets ?

Mais qui décide des programmes  ? Remarques sur le nouveau rôle du CSP (en matière de programme, d’examen et de formation des professeurs) et sur la « séparation des pouvoirs » avec l’inspection désormais instaurée par la loi de refondation de l’école, juillet 2013 (article 32).

Et qu’entend-on par programme  ? L’approche du CSP est clairement associée à la notion de curriculum (comme le dit volontiers son président Alain BOISSINOT dans la lettre de l’éducation du 31 mars 2014 par exemple, ou encore dans le préambule de la nouvelle charte du CSP). Denis PAGET voit même dans cette approche globale « curriculaire » totalement compatible avec le projet d’une "culture commune", une réponse à la menace que la vulgate européenne des compétences fait peser sur les connaissances (sur la définition que donne le CSP à la notion de "compétence", voir le point 1.3. "que comporte un programme" de la charte).

D.P. travaille au sein du CSP, sur l’idée d’une dissociation entre un enseignement d’une "culture commune" (pouvant intégrer une formation sur le langage des médias, le cinéma, l’urbanisme et l’architecture, mais aussi les mathématiques dans les filières littéraires...) et un enseignement de "spécialité" (faisant l’objet d’une évaluation distincte au bac, sans que les résultats de l’une puissent compenser ceux de l’autre...).

Présentation des travaux de Denis PAGET sur le sujet.

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Conclusion : là où l’ancien CNP n’avait qu’un rôle consultatif, le nouveau CSP jouera, conformément à la législation de 2013, un rôle majeur dans l’élaboration des programmes pour le secondaire et les groupes d’experts qu’il désignera ne doivent pas être les seuls à mener cette réflexion à huis clos. Mais là où les professeurs de philosophie ont une approche "disciplinaire", voire "notionnelle", le CSP opte pour une tout autre approche se voulant "globale", qu’il va nous falloir apprendre à déchiffrer.... Cependant, dans le contexte général d’austérité qui dicte désormais sa loi aux ministres qui se succèdent rue de Grenelle, la plus grande vigilance s’impose pour les années à venir, qui pourraient être celles de tous les espoirs... et de tous les dangers !

Pour le groupe philosophie du SNES, Jean-François Dejours.

P.S. certains liens renvoient à des documents postérieurs à la date du stage, leur mention étant justifiée par l’éclairage a posteriori qu’ils apportent à ce compte-rendu, dont nous souhaitons faire aussi un document de travail pour les mois à venir.

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