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J. Perrin, doyen de l’IG de STI répond à nos questions sur le bac pro 3 ans

. Le ministre souhaite généraliser le bac pro en trois ans. Comment appréciez-vous cette mesure ?

« Généraliser le bac pro en trois ans » est une formule ambiguë qui est sans doute à l’origine des quelques malentendus dont nous observons depuis quelques semaines les conséquences. Essayons d’être clair : Oui, il est juste de généraliser le bac pro en trois ans, non pas pour le rendre obligatoire pour tous, mais pour le rendre accessible à tous. C’est bien ce qu’a dit le ministre. Sans doute que la communication ultérieure sur ce que cela recouvre concrètement a été insuffisante de la part de l’administration centrale, laissant ainsi libre cours aux interprétations les plus fantaisistes.

Pour notre part, nous qui avons observé « l’expérimentation » du bac pro en trois ans initiée par un accord Lang – UIMM en 2001-2002, nous avons toujours pointé l’intérêt que peut revêtir cette formule pour les jeunes en capacité de faire « plus vite », comme pour certaines spécialités de bac pro qui ne nécessitent que peu de prérequis issus du BEP. A contrario nous en avons aussi clairement pointé les limites. Notamment, il est patent que les jeunes qui parcourent actuellement les cursus de la voie professionnelle ne sont pas tous en capacité de réussir un parcours raccourci. D’abord il y a l’effet psychologique du palier du BEP qui donne une première qualification et qui rassure et permet de se remotiver pour les études. Ensuite, il y a tout simplement des vitesses d’acquisition des apprentissages qui sont différents. C’est le double effet 2+2.

Globalement, nos observations ont montré que là ou l’expérimentation a été menée avec des équipes volontaires, des jeunes motivés et sélectionnés, les résultats étaient excellents. Il y a partout des jeunes en capacité de faire le parcours en trois ans, pour peu qu’ils soient accompagnés et motivés. Il est donc juste, pédagogiquement et socialement, d’offrir cette possibilité à tous ceux qui le souhaitent et le peuvent.

· La disparition des BEP induite par cette réforme pose-t-elle des problèmes en terme de relation qualification/emploi ?

Il n’y a pas de disparition des BEP, ni induite, ni programmée par cette réforme, le ministre l’a clairement indiqué fin novembre.

La « certification intermédiaire » annoncée dès le début comme intégrée au parcours en trois ans, ce sera le BEP. Actuellement, nous étudions chaque parcours de bac pro pour construire une forme « d’inclusion » des unités de certification du BEP, d’une part, et du bac pro d’autre part, afin de garantir la préservation de la « valeur pour l’emploi » de cette certification intermédiaire. Nos premières études de cas montrent que c’est tout à fait faisable, sans dégradation du contenu des BEP actuels. Il est même probable que cela permette d’obtenir qualification professionnelle de meilleure qualité en certifiant des compétences de BEP à des jeunes qui possèderaient en plus une partie de celles du bac pro.

Pour prendre un exemple, celui de la production mécanique : Un jeune qui s’engagerait dans le parcours du bac pro de technicien d’usinage, commencerait par obtenir la qualification d’opérateur d’usinage, qui est le BEP actuel. En parallèle, il construirait les compétences de technicien qui sont, pour simplifier, celle d’un « régleur ».

Il n’en reste pas moins qu’il faudra substituer un nouveau parcours « deux en un » en parallèle et sur trois ans, à un parcours linéaire et séquentiel en deux ans plus deux ans. En première approche, il apparaît que c’est tout à fait possible, en tout cas pour les BEP et bac pro rénovés ces dix dernières années.

Le sujet de relation qualification/emploi est un autre sujet. Il y a des secteurs professionnels où il n’y a pas de possibilité d’insertion au niveau V, ni avec un CAP, ni avec un BEP. Là, il nous semble qu’il faudra veiller à ce que la certification intermédiaire ne soit pas un simple bout de papier, mais permette, par la certification de compétences générales et transversales, de s’insérer dans un parcours professionnel de reconversion ou d’emploi généraliste.

· Et en terme de parcours de réussite pour les jeunes ?

Quoi qu’il en soit, l’élévation du niveau des qualifications rend nécessaire de tout mettre en œuvre pour amener le maximum de jeunes au niveau du bac (niveau IV de qualification professionnelle pour ceux qui devront s’insérer dans a vie active à ce niveau là). Nous avons donc l’obligation de proposer des parcours de réussite au plus grand nombre. Ce sera peut-être enfin le moyen de débrider les imaginations et d’encourager les initiatives pédagogiques en desserrant le corset des textes qui imposent des solutions au profit d’une plus grande souplesse dans les procédures : maintien, voire amélioration des obligations de résultats, mais plus grande liberté sur les moyens d’y parvenir. Dit autrement, il ne doit pas y avoir de pensée pédagogique dogmatique sur telle ou telle forme de parcours, mais mobilisation de tous les moyens permettant d’atteindre cet objectif. Tout cela ne penche pas vers une réduction des moyens budgétaires, au contraire, et nous pouvons être rassurés là-dessus, tout le monde ne est bien conscient.

L’enjeu est un enjeu social autant qu’économique, le coût global des sorties sans qualification est bien plus pénalisant pour le budget général de la nation que la part qu’elle économise dans le budget de l’Education.

· Y voyez-vous un moyen de relancer le CAP ?

Il est un fait indéniable, c’est que les préparations aux CAP ont quasiment disparues des formations scolaires. Sans doute faudra-t-il en reconstruire, mais s’il n’y a pas d’emploi à ce niveau dans certains secteurs économiques, il ne serait pas judicieux de les y maintenir et encore moins de les y multiplier.

De notre côté, nous pensons que dans le cadre des parcours de bac pro trois ans il n’est peut être pas absurde de prévoir la possibilité de constituer des groupes de besoins pour ceux qui éprouveront des difficultés avérées pour les préparer plus spécifiquement à la préparation au BEP. En tout cas, ce serait moins pénalisant que les redoublements. Il faudra regarder ça avec attention.

· L’objectif du Ministre est d’atteindre 50 % de diplômés du supérieur. Comment améliorer la réussite des bacheliers professionnels notamment en BTS ?

L’inspection générale a produit plusieurs rapports sur ce sujet, notamment le dernier intitulé « du baccalauréat professionnel aux sections de technicien supérieur, évaluation des modes d’accès et des dispositifs mis en place », rapport de l’IGEN, février 2002. Ces rapports indiquent des pistes précises et avérées de réussite des bacs pros en STS, comme ils pointent les impasses.

Les moyens de faire réussir les titulaires de bac pro en STS existent. Il y a plusieurs conditions à ça, notamment de ne pas laisser les bacheliers professionnels s’inscrire dans n’importe quelle spécialité de STS. La DGES a publié une liste des « correspondances » entre spécialités de bac pro et de STS qui laissent des chances raisonnables de réussite. Ce qui signifie, que sauf cas particulier, les chances de réussites ailleurs sont minimes. L’information, voire la préparation en amont, est indispensable.

La seconde condition impérative est de les accompagner pédagogiquement pour ce qu’ils sont, en s’appuyant sur leurs acquis et leurs domaines de compétence et en travaillant autrement sur leurs faiblesses comparativement aux bacheliers technologiques ou généraux qui fréquentent les STS. Renforcer les enseignements généraux et technologiques et alléger les enseignements professionnels ne sert pas à grand-chose s’il n’y a pas de différente didactique par rapport aux pratiques habituelles. Un positionnement individuel des bacheliers professionnels à l’entrée en STS permet de construire ensuite des parcours d’accompagnement quasi individuels qui ont pour objet de les amener en quelques mois, voire quelques semaines, à rejoindre le parcours commun jusqu’à l’examen du BTS.

· Selon vous, quelles seront les conséquences de la généralisation des bacs pro 3 ans sur la voie technologique. Concurrence ou synergie ?

Sans rénovation draconienne de la voie technologique les conséquences sont imprévisibles. Si nous en restons à des baccalauréats technologiques cantonnés dans les lycées « techniques » historiques, l’évaporation des effectifs, notamment en STI, se poursuivra inéluctablement, bac pro trois ans ou pas. Il sera encore plus impératif de distinguer le bac techno et le bac pro avec un cursus de durée identique.

Il faut rechercher les moyens de donner à la voie technologique une visibilité réelle. Cela ne signifie pas simplement de travailler sur les structures en se laissant bercer par les « illusions d’optique » de la seule réduction des spécialités. Il faudrait que la voie technologique, dont la pédagogie permet à toutes les formes d’intelligence de s’exprimer, soit accessible partout, sans forcément traverser sa région pour aller dans « le » lycée technique qui le permet. A ce moment là, il y a fort à parier que de plus nombreux jeunes pourront en bénéficier. Cela passe par des cursus moins lourds, des moyens matériels implantables partout, des taux de réussite au bac identiques à toutes les autres série (en STI, on réussit le bac à 75% alors qu’ailleurs c’est à 85%), des possibilité de poursuites d’études moins étroites, etc.

En toute logique, il ne doit pas y avoir de concurrence entre la voie technologique et la voie professionnelle. La première a vocation à permettre les poursuites d’études, la seconde à permettre une insertion professionnelle. Pour atteindre les objectifs européens de 50% d’une classe d’âge diplômée de l’enseignement supérieur, on ne peut pas se passer de la voie technologique qui représente environ 30% des bacheliers de ce pays. On doit aussi en améliorer le « rendement » en augmentant le taux de réussite au bac techno.

On ne peut pas non plus se passer de la voie professionnelle, notamment en améliorant l’accueil des bacheliers professionnels en STS et IUT (voir ci-dessus). Donc, quoi qu’on en pense, il n’y a qu’une seule solution : la mise en synergie de ces deux voies. Cela passe par des passerelles organisées et efficaces, par des actions communes, notamment en terminales professionnelles pour préparer l’accès au STS de plus nombreux bacheliers professionnels. Bref, il est temps que ces deux mondes se parlent.

Jacques PERRIN

Inspecteur Général de l’Education nationale

Doyen du groupe

"Sciences et Technologies Industrielles"

107, rue de Grenelle

75357 PARIS SP 07

01 55 55 13 04

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