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JAZZ : Du côté des rééditions Art Pepper et Friedrich Gulda

Art Pepper (1925 – 1982) ou le dessin d’une époque.

Il est possible de distinguer deux Art Pepper, saxophoniste alto, clarinettiste et accessoirement saxophoniste ténor. L’un marque de son empreinte les années 1950, synthétise le jazz dit « West Coast », mélange d’optimisme à tout crin et de désespoir mortel se dissimulant derrière une surface lisse. Les brisures du discours de Arthur Poivre représentent cet oxymore qui pourrait caractériser l’époque. Alain Gerber, dans sa collection « The Quintessence » a choisi de le présenter à la génération qui n’a pas connu cette époque, qui n’a pas connu les émois générés par le Poivre de ces improvisations tourmentées d’une cohérence voulue par les émotions successives, en proposant cet échantillonnage. D’autres étaient possibles, sans nul doute, et le mieux c’est d’écouter tout Pepper, de suivre le chemin indiqué pour aller rechercher les albums d’origine.

Tel que, ce double album se donne à écouter et laisse entendre le génie – ce terme n’est pas trop fort, un génie instinctif tout entier dans le présent, dans le moment – d’un saxophoniste qui a vécu ces années 40 et 50 entre reconnaissance et prison pour cause de consommation de drogue. Il sera le premier à le dire dans une interview à Down Beat, la revue de jazz américaine. Ses retours seront salués. Il bénéficiera, en raison de son talent, d’amitiés indéfectibles de Marty Paich, un arrangeur, chef d’orchestre, pianiste et de Lester Koenig, un géant de plus de deux mètres, producteur des disques Contemporary. Bizarre destin que le jazz a transcendé. Cette vie est tout entière dans sa musique. Il ne sait que se donner à fond, se mettre à nu. Aucun enregistrement ne laisse indifférent.

Une deuxième vie l’attendra après sa sortie du pénitencier de San Quentin où il restera trop longtemps. En ce milieu des années 1960, John Coltrane règne en maître sur tout le monde du jazz et au-delà. Il subira cette influence, directe, profonde. Il racontera qu’il a failli s’y perdre, y laisser sa personnalité. Qu’il a fallu qu’il renoue avec le saxophone alto pour répondre à ce nouveau défi mais aussi à la nouvelle époque. L’environnement a changé, l’optimisme s’en est allé dans la drogue, dans l’enfermement, mais aussi dans ce moment où tout bascule à commencer par le jazz. La nouvelle révolution esthétique lui permettra de se construire une nouvelle voi(e)x, plus déchirée qui se souvient de tout sans en avoir totalement la mémoire. Cet Art Pepper là sera de toutes nos émotions. Lorsqu’il nous a quittés en 1982, une partie de nous s’en est partie avec lui. Quelque chose était mort cette année-là. Coïncidence, 1982 fut aussi l’année du tournant libéral du premier gouvernement Mitterrand et celle de la déréglementation aux Etats-Unis sous l’égide de Ronald Reagan.

Le Pepper des années 50 n’est pas à oublier pour autant. Il faut le (re)découvrir, l’entendre et entendre son temps. Cette musique à vif faite des contradictions d’un individu, de ses histoires participant à l’Histoire, en plein dans son temps et pourtant quelque part ailleurs, Art Pepper la représente au-delà de toute définition. Il en est l’incarnation. Ce double album avec les notices de Alain Gerber et Alain Tercinet, l’un plus poète, l’autre plus historien, permet non seulement de rendre sa place à l’altiste mais aussi de réévaluer son apport tout en le faisant vivre par sa musique remplie d’une nostalgie d’un passé rêvé, nostalgie d’un monde qui n’a jamais existé comme si l’Éden perdu l’était à tout jamais. La référence à cet Éden construisant malgré tout, malgré le monde, malgré la drogue – omniprésente chez Pepper – malgré le pénitencier, malgré le racisme (dont il fut par un paradoxe logique l’une des victimes) un sourire, un rire de joie, de bonheur vite ramassés par le monde lui-même dans son intraitable brutalité, un monde qui n’était fait ni pour Arthur, ni pour « Zoot » Sims ni pour Lester Young ni pour Charlie Parker ou encore John Coltrane pour citer quelques-uns de ceux qui l’ont fortement marqués.

Le parcours balisé est fait aussi de rencontres. Avec Stan Kenton et Shorty Rogers pour un thème « Art Pepper », une idée du chef d’orchestre d’offrir une sorte de portrait à chacun de ses grands solistes qu’il affublait aussi de pseudo, avec Carl Perkins, pianiste essentiel mort à 29 ans, ou Hampton Hawes, les sections rythmiques de Miles Davis, Marty Paich...

Que Art Pepper revive à jamais dans nos cœurs, qu’il nous communique cette foi qu’il avait dans lui-même, autrement dit dans tous les êtres humains !

Friedrich Gulda (1930 – 2000) entre Beethoven et jazz.

Vienne, capitale de musique, a vu au moins deux de ses ressortissants venir au jazz, Friedrich Gulda, concertiste, et Joe Zawinul. Gulda est réputé pour ses interprétations de Beethoven qui ont fait référence. Le jazzman est moins connu, moins réputé aussi sans doute. Pourtant, il a commencé à se produire aux États-Unis alors qu’il n’a que 20 ans. Il n’oubliera jamais le jazz. Il fallait bien qu’un label allemand, Membran en l’occurrence – après Fresh Sound qui avait réédité l’album paru originellement sur RCA – réédite l’intégralité d’une prestation donnée au Birdland, club réputé dans ces années 50, dont le nom provient non pas du Bird mais des oiseaux qui s’y trouvaient avant le changement de nom. Il y vient seul, construisant un groupe de jeunes loups de cette année 1956, Idress Sulieman, trompettiste qui vit déjà en Europe du Nord, James Cleveland, tromboniste, qui fait éclater son talent depuis son engagement par Lionel Hampton en 1953, Phil Woods, saxophoniste alto qui fréquente le haut du pavé cependant que le saxophoniste ténor Seldon Powell reste un peu dans l’ombre malgré un son qui reste original. Aaron Bell, bassiste et chef d’orchestre et Nick Stabulas, batterie, complètent la formation. Les thèmes sont partagés équitablement entre les compositions originales du pianiste qui fleurent bon ce qui ne s’appelle pas encore le « Third Stream » - le troisième courant -, et les standards du be-bop comme du « cool » où les musiciens sont visiblement plus à l’aise.

Un document essentiel sur ces années-là en même temps qu’une musique vivante au-delà de tout. Elle reste juvénile se voulant à la fois dans le temps et un peu en dehors.

Pour découvrir, si ce n’est pas encore le cas, une facette un peu obscure du grand pianiste viennois.

Nicolas Béniès.

« Art Pepper. Los Angeles 1950-1960 », Frémeaux et associés, collection quintessence.

« Friedrich Gulda, Live at Birdland », Membran distribué par Intégral .

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