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JAZZ : quatre nouveautés. Susi Hyldegaard, Sylvain Rifflet, Kaze, trio Aldo Romano/Louis Sclavis /Henri Texier

Une chanteuse, pianiste, Susi Hyldegaard, qui s’essaie à la définition de son identité de danoise. Rien d’évident lorsqu’on habite un petit pays dont la langue n’est pas très parlée dans le reste du monde. Nécessité faisant loi, il faut chanter dans d’autres langues, l’allemand, l’anglais mais aussi – bien peu – le français. Comment continuer, malgré tout, à être soi-même ? Rien d’évident. L’interrogation pourrait être généralisée vers tous ces groupes qui adoptent purement et simplement la culture anglo-saxonne en adoptant la langue. Les petits pays savent poser ce type de questions qui n’a pas de réponse unique et même, peut-être pas de réponse du tout. Nous venons, qui que nous soyons, de quelque part, notre langue est un condensé de mémoire, patrimoine que nous ne pouvons perdre.

Susi tout en restant danoise – « Dansk », le titre de l’album signifie « Danois », mais comment dit-on « Danoise » ? – nous entraîne vers d’autres lieux, vers d’autres cultures qui sont aussi les nôtres, culture du rock, des musiques électroniques, des poètes… et de beaucoup d’autres choses. Des chansons qui se veulent celles de tout le monde, au sens le plus fort du terme. La première, « Regarde je tends la main vers toi » devrait faire un tube si les programmateurs savent ouvrir les oreilles. L’auteure et compositeure – tout autant pianiste et vocaliste – alterne les ambiances, se servant de toutes les musiques. Le tout est un album qu’il sera difficile de classer. Pour moi, le plus réussi des 7 albums de Susi Hyldegaard.

Un saxophoniste et compositeur, Sylvain Rifflet qui fait partie de la scène du jazz à Nantes, une scène jeune et vivante. « Beaux-Arts », créé dans le cadre du festival 2010, « Jazz au fil de l’Oise », se veut une sorte de collage entre toutes les influences, toutes les musiques, de la classique aux dites « musiques du monde », sans vraiment affirmer une filiation avec le jazz sinon par la dynamique insufflée à ces compositions. Les formes musicales se succèdent, circulaires, horizontales, verticales, avec une instrumentation là aussi à cheval entre plusieurs mondes – sans oublier les musiques appelées un peu vite folkloriques, comme si la volonté était aussi de les rendre vivantes -, un quatuor à cordes : Frédéric Norel et Clément Janinet aux violons, Benachir Boukhatem au violon alto, Olivier Koundouno au violoncelle, auquel s’ajoutent la guitare de Gilles Coronado et la batterie de Christophe Lavergne. Le tout penche violemment vers la musique dite classique emportée par la quatuor. De temps à autre, le rock refait son apparition en référence à Zappa plus qu’à tout autre compositeur. Il reste… « dada », le dernier thème, collage visuel de ces lettres et mots criés à la face du monde pour le rendre honteux de sa barbarie. Mais la clarinette de Sylvain Rifflet n’est pas assez « crieuse », révoltée un peu trop dans l’après midi d’un faune… Mais on ne perd rien pour attendre…

Un groupe bizarre que « Kaze ». Pour plusieurs raisons. D’abord parce qu’il est franco (plus exactement lillois)-japonais, ensuite de par sa composition, une pianiste, un batteur et deux trompettistes, enfin parce que cette musique se veut « informelle » reprenant toutes les musiques sans se situer dans un ensemble esthétique préétabli. Une suite de climats liés à l’actualité des musicien(ne)s réunis comme ce « Noise Chopin » qui ouvre l’album. Peter Orins, batteur et Lillois a rencontré la pianiste Satoko Fujii à Lille en 2002, comme le trompettiste Natsuki Tamura. Une amitié musicale en découle, dont résulte cet album, « Rafale », un titre qui dit bien le contenu. Beaucoup de rafales dont on ne sait pas si elles ont de la suite dans les idées mais se veulent de notre temps, pour lui donner quelques couleurs, en évitant la répétition d’un passé trop présent. Les prosodies singulières, les métriques curieuses – pour nos oreilles occidentales – ont ici toute leur place. Comme un trompettiste ne va jamais seul – un proverbe que connaît bien Peter Orins -, Christian Pruvost s’est adjoint au groupe pour construire ce quartet au goût étrange venu d’ailleurs. Qu’on ne s’y trompe pas, les références sont multiples et cachées mais bien réelles. Elles veulent construire une sorte de chemin vers l’inédit, le non entendu. Elles servent de soubassement, de sous-entendus.

Cette musique est difficile d’accès. Elle remet en cause nos certitudes, le bon goût construit par des écoutes successives de musiques qui, à force de répétition, deviennent marchandises. C’est une des raisons pour laquelle il faut l’écouter. On n’est pas forcé d’aimer mais il faut lui reconnaître sa capacité d’être là, sa force et son originalité. Cette rencontre de cultures pourrait forger un langage de ce 21e siècle qui en manque singulièrement.

Un trio Aldo Romano (batterie)/Louis Sclavis (clarinette, saxophone)/Henri Texier (contrebasse), connu et adulé qui en sont à leur troisième album pour une musique un peu semblable, mais régénéré par la présence d’invités et par une nouvelle volonté de jouer. Comme si ces trois là avaient réussi à surmonter leur ego pour construire un vrai trio… qui n’en a plus un ! C’est aussi un retour, celui du Label bleu, qui avait fait faillite.

Une musique qui se veut dansante, joyeuse, qui se souvient. De Jean-François Jenny-Clark, bassiste trop tôt disparu à 54 ans, qui a longtemps joué avec Aldo alors que Henri partageait avec Daniel Humair la joie de jouer notamment avec Phil Woods dans l’immédiat après 68, mais qui sait aussi par le biais de Louis créer de nouveaux univers. Les invités apportent un grain de sel nécessaire. Enrico Rava, trompettiste, a partagé avec Aldo bien des expériences dont un album ECM de 1978, tandis que Nguyên Lê apporte la touche de rock hendrixien et Bojan Z. celle d’un rock plus tourné vers la fusion en même temps qu’il se souvient des mélodies qui ont hanté son enfance. Michel Portal lui avait, en son temps, permis de retrouver le chemin de ses racines. Bojan du coup est une sorte de collage entre les musiques serbo-croates et le rock de ses 15 ans.

Ce trio n’oublie rien. Le jazz sous toutes ses formes – le free surtout – confronté aux musiques de ce monde qui les avait oubliées sous prétexte de mondialisation. Il faut savoir retrouver la voie de son passé pour le transcender, le bousculer pour en faire une musique d’avenir.

Une musique qui ne tient pas toutes ses promesses mais qui montre que ces musiciens ont encore quelque chose à dire. Ici Nguyen Lê ne craint pas de se référer à son Vietnam natal (cf. Idoma) en abandonnant pour notre plus grand plaisir des décibels.

Louis Sclavis dit – et ça s’entend – qu’il a retrouvé le goût de jouer…

Nicolas Béniès.

« Dansk », Susi Hyldegaard, Yellowbird/Enja, distribué par Harmonia Mundi .

« Beaux-arts », Sylvain Rifflet, sansbruit/métisse musique.

« Rafale », Kaze (Fujii, Tamura, Pruvost, Orins), Circum-Disc distribué par les Allumés du jazz.

« E+E », Romano, Sclavis, Texier, Label bleu distribué par Sphinx .

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