Approche Par Compétences

L’Approche Par Compétences : une solution pour l’Afrique ?

Depuis plusieurs années, l’Approche Par Compétences (APC) a été introduite dans un certain nombre de systèmes éducatifs d’Afrique francophone. Dans le cadre des ses activités de coopération, le SNES-FSU a proposé à plusieurs syndicats africains de faire le point.

Pendant trois jours, des représentants des syndicats F-SYNTER et SNESS Burkina, FECASE Cameroun, SYNESCO Côte d’Ivoire, FENECO RDC, SUDES Sénégal, se sont réunis au centre du CSFEF (Comité Syndical Francophone de l’Education et de la Formation) de Ouagadougou pour examiner l’état d’avancement de l’implantation de l’APC et les difficultés rencontrées, et revenir sur les fondements des compétences.

L’APC, une méthode venue du Nord

Tout au long des années 2000, les coopérations belge, canadienne, française, luxembourgeoise se sont investies dans les pays d’Afrique francophone pour promouvoir l’APC, avec le soutien de bailleurs internationaux. Cela a pris la forme de séminaires animés par des chercheurs du Nord, de diffusion de manuels élaborés par ces chercheurs, et de réformes des programmes.
L’ensemble des organisations syndicales africaines s’accordent à dire que ces réformes n’ont pas été précédées de diagnostic précis ni de réflexion approfondie sur les enjeux liés à l’APC.

Le parallèle avec l’implantation de l’APC dans les pays du Nord est frappant. Le processus a débuté avec le traité de Lisbonne, en 2000, qui proposait de créer une « économie de la connaissance », et s’est poursuivi ensuite par la définition des « compétences-clés » de l’Union Européenne, en 2005. S’en est suivi, en France, avec la loi Fillon de 2005, la définition d’un « socle de connaissances et de compétences », articulé avec un « livret personnel de compétences ».

On peut y voir une incursion dans les systèmes éducatifs de principes néo-libéraux couramment mis en avant par l’OCDE (Organisation pour la Coopération et le Développement Economique), le FMI (Fonds Monétaire International), la Banque Mondiale, l’OMC (Organisation Mondiale du Commerce), afin de soumettre l’Ecole aux économies de marché.

JPEG - 22.1 ko

L’APC, présentée comme une réponse aux difficultés des systèmes éducatifs africains

Faute de moyens, le second degré, dans de nombreux systèmes éducatif d’Afrique francophone, est peu diversifié, avec des filières technologiques et professionnelles très réduites. Il en résulte souvent une inadéquation formation/emploi très handicapante pour le développement économique de ces pays.

En outre, la pression démographique et le manque de recrutement suffisant d’enseignants conduit souvent à des effectifs par classe très élevés, surtout dans les villes. Devant 50 élèves, ou plus encore, les enseignants n’ont guère d’autre alternative que le cours magistral. Faute de pouvoir mettre les élèves en activité et de suivre le travail de chacun, l’enseignant ne peut que transmettre des connaissances avec une faible opérationnalité.

Ces conditions d’apprentissage très dégradées produisent un échec scolaire important, qui se traduit par des redoublements massifs, des taux de réussite aux examens parfois très bas, et des taux abandon importants.

Ce sont les principaux griefs attribués à la plupart des systèmes éducatifs d’Afrique francophone.

Dans ce contexte, l’APC a été présentée comme LA solution. Elle a ainsi émergé dans un contexte éducatif dominé par la pédagogie par objectifs (PPO), se proposant de répondre aux insuffisances de la PPO, notamment la fragmentation des objectifs qui nuisait à la visibilité du sens des enseignements.
L’APC, démarche pédagogique fondée sur le socio constructivisme, proposait de favoriser l’autonomie de l’apprenant, et de lui donner les ressources pour répondre aux situations concrètes et complexes de la vie.

Qu’est-ce qu’une compétence ?

JPEG - 11.8 ko

Les échanges au cours de l’atelier ont mis en lumière les difficultés liées à la définition-même d’une compétence.

« Il s’agit d’un savoir-agir, d’un savoir-mobiliser, d’un savoir- combiner, d’un savoir-transposer un ensemble des ressources dans une situation complexe de la vie », pour Guy Le Boterf.

« Un ensemble ordonné de capacité, c’est-à-dire des activités qui s’exercent sur des
contenus dans une catégorie donnée de situation pour résoudre des problèmes posés par celle-ci
 », selon Jean-Marie de Ketele.

« Une capacité d’agir efficacement dans un type de situation donnée en
mettant en jeu et en synergie plusieurs ressources
 », pour Philippe Perrenoud.

« La compétence est la possibilité, pour un l’individu de mobiliser de manière
intériorisée un ensemble intégrer des ressources en vue de résoudre une famille de situations
 », selon Xavier Roegiers.

L’approche d’autres chercheurs français ont été également exposées. Le SNES a retenu dans son mandat de congrès de Reims (2012) :
" Une compétence : est un « savoir en action », une capacité d’action pour répondre efficacement à un problème auquel on n’a jamais été confronté. Elle nécessite la mobilisation à bon escient de savoirs construits dans des situations pédagogiques différentes pour identifier un problème, le formaliser, développer une démarche d’analyse et disposer d’une palette de réponses possibles "

Quels bénéfices de l’implantation de de l’APC ? Quels problèmes rencontrés ?

JPEG - 14.3 ko

Les syndicats d’Afrique francophone observent que la mise en place de l’APC dans les systèmes éducatifs africains a été l’occasion de :

- mettre en lumière la nécessité de formation des enseignants et des encadreurs ;
- renouveler des manuels scolaires ;
- réécrire des programmes ;
- mettre en avant la notion de projet ;
- réfléchir à d’autres formes d’évaluation ;
- renforcer l’interdisciplinarité.

Ils ont en revanche constaté que :

- le concept de compétence demeure flou ;
- la formation des enseignants initiale/continue reste insuffisante ;
- les moyens matériels (infrastructures, manuels...) sont insuffisants ;
- les effectifs sont souvent pléthoriques ;
- les cadres de concertation sur les questions pédagogiques sont absents ou insuffisants ;
- les politiques éducatives restent largement définies par des organismes étrangers.

Les syndicats se sont inquiétés des incidences de la mise en place de l’APC :

- au plan structurel, avec le bouleversement du système éducatif par des tentatives de désarticulation des cycles classiques dans certains pays ;
- au plan pédagogique, avec :
* la réécriture des curricula et l’élaboration de nouveaux manuels,
* le changement de paradigme d’enseignement (l’enseignant devient un guide)
* de nouvelles modalités d’évaluation,
* les difficultés de suivi des enfants par les parents,
* la possibilité accrue de contrôle des enseignants,
* les changements des pratiques de classe des enseignants
* la cohésion du groupe classe ;
- au plan financier, l’exigence de mobilisation de grosses sommes d’argent pour les formations et l’acquisition des outils didactiques.

La surcharge de travail générée par l’APC a été particulièrement soulignée.

JPEG - 32.7 ko

Conclusion

Les syndicalistes africains ont conclu, de manière générale, sur la nécessité :

- de formation accrue des enseignants ;
- de revalorisation de la fonction enseignante ;
- d’implication des enseignants dans la définition et la mise en oeuvre des politiques éducatives ;
- d’élaboration de manuels adaptés en nombre suffisant ;
- de construction/d’équipement d’infrastructures d’accueil ;
- de respect des textes règlementant les effectifs par classe (cf. recommandations
de l’UNESCO) ;
- de nouveaux cadres de concertation avec les organisations syndicales ;
- de prise en charge des questions pédagogiques par les organisations syndicales ;
- de mobilisation de fonds importants pour l’Education ;
- de la souveraineté dans la définition des politiques éducatives.

Et concernant l’APC les syndicats ont conclu :

- que l’APC ne pouvait réussir qu’avec des effectifs en deçà de 30 par classe ;
- que l’APC pourrait conduire à la disparition des diplômes ;
- que la généralisation de l’implantation APC comportait des risques ;
- qu’il convenait d’évaluer les expériences et de suspendre la mise en oeuvre de l’APC.

Xavier Hill, Florian Lascroux