Actualité théâtrale

Jusqu’au 9 octobre au Théâtre du Lucernaire

« La cantatrice chauve »

Il y eut le cinéma muet auquel succéda le cinéma parlant. Mais le théâtre ? Oui monsieur, le théâtre ? Au théâtre on parle. Dieu merci, on ne fait que cela. Chez Molière on parle. Chez Racine aussi. Chez Corneille, chez Shakespeare, on déclame mais on parle toujours. Les pièces de ces auteurs ont du sens. Elles nous parlent. Mais dans le théâtre d’ Eugène Ionesco (1909-1994), né en Roumanie et devenu français après la guerre, on parle très souvent pour ne rien dire.

Première pièce de Ionesco, écrite en 1950, cette anti-pièce, comme il l’a désignée, a pour titre La cantatrice chauve . Pourquoi ce titre ? C’est parce qu’il n’y a pas de cantatrice et qu’elle n’est pas chauve. CQFD. C’était beau mais c’était absurde et cela n’a pas empêché Ionesco d’être élu à l’Académie française en 1970.

La Cantatrice chauve puisque c’est son nom, la pièce a failli s’appeler « l’anglais sans peine  », est donc une non pièce qui réunit six personnages, même pas en quête d’auteur, comme il se devrait au théâtre ! Il y a les Smith, Monsieur et Madame, Mary leur bonne, les Martin, Monsieur et Madame, des visiteurs et enfin, ne nous pressons pas, il n’y a pas le feu, le capitaine des pompiers. Il y a 11 scènes qui se succèdent cette fois très classiquement mais 11, dois-je le rappeler est un entier impair. C’est bizarre !

Que se passe-t-il ? Rien. Ou pas grand-chose. Mais on échange des propos avec des mots et des expressions tirées de quelque manuel du genre à 6000 ! On papote. On dit des riens sur tout et tout sur rien. Les mots fonctionnent à vide. Par exemple, comme on entend sonner à la porte, Monsieur Smith dit : «  la plupart du temps, quand on entend sonner à la porte, c’est qu’il y a quelqu’un . » Profond ! Il y a débat. Le pompier conclut : «  Je vais vous mettre d’accord. Vous avez un peu raison tous les deux. Lorsqu’on sonne à la porte, des fois il y a quelqu’un, d’autres fois il n’y a personne.  ». Analyse et synthèse. Et un peu plus tard, Mme Martin : «  mais je pense qu’une bonne, en somme, bien que cela ne me regarde pas, n’est jamais qu’une bonne ….. » Elle ne finit pas sa phrase. Pourtant elle avait le temps !

Tout est drôle, très drôle, et admirablement interprété par six comédiens magnifiques. Avec leurs visages blancs et leurs habits noirs (sauf la bonne vêtue de rose), les six comédiens de la compagnie Cybèle, Laura Marin, Alexis Rocamora, Taos Sonzogni, Jean-Nicolas Gaitte, Nelle Darmouni et Guillaume Benoit, incarnent à merveille les personnages de la pièce. Ils sont parfois d’une politesse très british, parfois très impolis. Ils sont souvent de mauvaise foi et se comportent en raisonneurs. La diction et les gestes sont parfaits. La mise en scène d’Alexis Rocamora sert merveilleusement la pièce de Ionesco et fera certainement date, comme en son temps celle de Jean-Luc Lagarce.

Théâtre : la cantatrice chauve

La pièce fit scandale à sa création, tellement que, le 13 mai 1950, le critique du journal Le Figaro a écrit : «  Pourtant, cette anti-pièce commençait bien. On riait mais cinq minutes peuvent-elles excuser une heure d’ennui ?  ». Aujourd’hui, l’absurde ne fait plus peur. On y est habitué. Profitez de cette pièce et de l’interprétation qu’en donne la Compagnie Cybèle pour aller la voir et l’entendre. Le rire et le plaisir sont garantis pendant une heure. Et, si vous faites un petit effort, vous y puiserez peut-être de quoi réfléchir un peu sur notre société qui va ….. assez mal !

Michel Rousselet

Du mardi au samedi à 18h30, le dimanche à 16h

Théâtre du Lucernaire

53 rue Notre Dame des Champs, 75006 PARIS

Réservations (partenariat Réduc’snes tarifs réduits aux syndiqués Snes mais sur réservation impérative) : 01 45 44 57 34

Autres articles de la rubrique Actualité théâtrale

  • « Unwanted »
    L’auteur, chanteuse et chorégraphe de nationalité britannique, Dorothée Munyaneza, est originaire du Rwanda. Marquée par plusieurs films et documentaires sur le génocide rwandais et le viol des femmes... Lire la suite (23 octobre)
  • « La putain du dessus » Une pièce d’Antonis Tsipianitis
    « La putain du dessus » d’Antonis Tsipianitis, une pièce qui connaît un très grand succès en Grèce, retrace le destin d’une femme née dans une petite ville industrielle du nord-ouest du pays. Jeune,... Lire la suite (21 octobre)
  • « Pièce en plastique »
    Dans cette pièce écrite en 2015, Marius von Mayenburg met en scène une famille, bien installée socialement, dont il excelle à montrer les rêves avortés, les contradictions, les frustrations et le mal... Lire la suite (20 octobre)
  • « Le poète aveugle »
    Jan Lauwers appartient à une génération d’artistes reconnus dans toute l’Europe, qui réinvente une écriture où se mêlent théâtre, musique, installation et danse. C’est la première fois qu’il est invité à La... Lire la suite (20 octobre)
  • « Haskell Junction »
    C’est à l’occasion d’un voyage au Canada, où il découvre la ville de Stanstead installée sur la frontière canado-étasunienne que Renaud Cojo a l’idée de cette pièce. À l’heure où des migrants poussés par... Lire la suite (19 octobre)