Lectures : littérature, poésie, polars, essais, revues

Le coin du Polar

Le polar, on ne le souligne pas suffisamment, se dilue dans la littérature. Il sert à mettre en perspective la société, une société teintée de noir, de gris, évoluant vers la barbarie. Du coup, le polar perd de sa substantifique révolte, de sa capacité à peindre le monde tel qu’il est pour mettre le (la) lecteur(trice) mal à l’aise. Il reste, malgré tout, un genre indépassable. Trois exemples récents viennent le confirmer (en attendant le prochain James Lee Burke).

 

Charles Den Tex, avec « Identité volée », nous entraîne dans une entourloupe via Internet et les jeux de rôle sur la toile. Comment devenir un autre, lui faire des opérations dont il n’a pas connaissance pour qu’il se retrouve, par une autre entrée, victime des services secrets et de la guerre des services cherchant à cerner les terroristes… qu’ils créent eux-mêmes. La police hollandaise – l’auteur est Batave – n’en sort pas grandie. Il est loisible d’extrapoler pour la nôtre ou de celle de n’importe quel pays capitaliste développé. L’auteur, avec quelque perspicacité pour l’intrigue, et pour la mener à son terme a fait de son héros, Michael Bellicher – un nom improbable même en ces Pays-Bas -, un consultant en communication qui a des relations dans les sphères les plus hautes du pays. Sinon, c’était l’enfermement assuré sans possibilité de s’en sortir. A ce moment – celui-là nous menace tous et toutes tant que nous sommes -, il n’y avait plus d’histoire. De l’entourloupe de départ dont on apprendra le fin mot à la fin de ces 541 pages qui laissent peu d’instant de répit, Michael sera passé par tous les étages du désespoir, incapable de se justifier, de prouver son identité. Charles Den Tex émet l’hypothèse d’une autonomie des services secrets forgeant la menace terroriste pour la déjouer et ainsi démontrer leur efficacité. Alfred Hitchcock avait déjà fait de cette hypothèse, le vol d’identité, le ressort de « La mort aux trousses », mais l’auteur en fait ici une marchandise généralisée, avec un prix de marché. On passe de l’artisanat à la grande industrie.

« Identité volée », Charles Den Tex, traduit du néerlandais par Eric Cauwenbergh et Marie Belina-Podgaetsky, 10/18.

 

Simon Lelic se situe à un autre niveau, la déstructuration d’un service public, celui de l’éducation, à Londres. Un jour, un professeur d’histoire d’origine polonaise de 27 ans, Samuel Szajkowski, sort un revolver – de son grand-père, tout un patrimoine – et tire sur les participant(e)s à une réunion à laquelle il était convié. Trois personnes y trouvent la mort, lui compris. Pourquoi cette « rupture » - titre de ce roman ? Que s’est-il passé ? Lucia May, inspectrice de police veut mener l’enquête. Elle ne se contente pas des apparences. La responsabilité du collège est-elle engagée, celle du directeur qui a de nombreux appuis au gouvernement et dans la haute hiérarchie policière ? Quel lien entre le geste suicidaire de l’enseignant et le lynchage d’un élève du collège qui continue à recevoir des menaces de mort ? Tout s’explique-t-il par le PPP – un partenariat public privé, une grande contre réforme qui existe aussi en France – qui fera du collège un établissement important ? Dans le même temps, l’auteur relate les conditions de travail de l’inspecteure en butte au sexisme de ses collègues. Un grand roman sociologique sur les conséquences négatives de l’éclatement du service public et de ses valeurs.

« Rupture », Simon Lelic, traduit par Christophe Mercier, Folio/Policier.

 

Jess Walter nous fait visiter New York, ce New York de l’après attentat du 11 septembre 2001,via un ancien flic, Brian Remy, revenant sans cesse à « Ground Zero », là où les « twins », ces tours jumelles, accueillaient tous les jours des milliers de salarié(e)s. « Le Zero » fait autant référence à l’endroit qu’aux habitant(e)s traumatisé(e)s, obligé(e)s de se reconstruire et de reconstruire la Ville. Brian ne sait pas s’il hallucine ou si sa vie est réellement hallucinante. Il rencontre des islamistes, des membres des services secrets qui le manipulent ou bien il le cauchemarde. Des pertes de mémoires, des peurs irréfléchies, des souvenirs qui n’arrivent pas à affleurer, une vie qui se démantèle comme toutes les autres vies de cette ville. Un voyage au cœur des névroses et des psychoses d’une ville qui ne se reconnaît plus. Céline et son « Voyage au bout de la nuit » - une citation en exergue incite à cette référence – n’est pas très loin, sans le déchaînement verbal qui fait le propre de cet auteur. Jess Walter aurait dû s’inspirer du jazz pour se trouver un rythme qui lui est propre.

« Le Zéro », Jess Walter, traduit par Julien Guérif, Rivages/Thriller

 

Les polars peuvent aussi se faire roman policier classique, comme l’intrigue de « L’homme dans la vitrine » de Kjell Ola Dahl, un auteur norvégien qui fait partie de cette confrérie étrange aux contours flous, le polar de l’Europe du Nord. Oslo se réveille un matin avec le corps d’un homme, Reidar Folke Jespersen, antiquaire de son état, dans la vitrine de son magasin. Les premières pages de « l’homme dans la vitrine » - titre évident - sont un modèle du genre. Toutes les « connaissances » de l’assassiné, sa famille, ses associés ont intérêt à sa mort. Tel qu’il est dessiné, le rejet est total. Mais le portrait deviendra plus contradictoire au fur et à mesure du développement de l’intrigue. Serait-ce un complot ? Qui a payé l’assassin ? Questions classiques qui sont celles du couple de « détectives » - le commissaire Gunnarstranda et l’inspecteur Frolich -, couple qui se retrouvera dans les ouvrages suivants. Pour être classique, cette histoire donne à voir la capitale norvégienne sous le froid et la neige et une classe sociale dominante gangrenée par cette volonté de réaliser le profit maximum dans le plus court laps de temps. Volonté qui peut aller jusqu’au meurtre.

« L’homme dans la vitrine », Kjell Ola Dahl, traduit par Alain Gnaedig, Folio/policier

 

Jenny Siler reprend à son compte le thème de la perte de mémoire. Une jeune femme a été retrouvée sur une petite route de Bourgogne avec une balle dans la tête. Elle est vivante mais sa mémoire est morte. Elle est pourtant poursuivie par plusieurs bandes sans savoir pourquoi. Or, tout se trouve dans sa mémoire. « Flashback », le titre de cette quête, dit bien la nécessité de posséder les clés de son passé pour pouvoir se construire un avenir. Les thèmes de la recherche de son identité – cette jeune femme est américaine mais parle très bien le français -, de sa mère, de son père via des images retrouvées dans ses cauchemars s’entremêlent avec le retour de la mémoire. Elle partira à la recherche de sa sœur pour comprendre enfin l’engrenage qui l’a conduit dans ce couvent de Bourgogne. La fuite aura pris fin. Très bien mené, on s’intéresse à cette histoire même si les codes sont connus.

« Flashback », Jenny Siler, traduit par Lisa Rosenbaum, Folio/policier.

 

Est-ce parce que Folio fête son quarantième anniversaire que la collection – superbe – Folio/Policier reprend les Dashiell Hammett, le créateur du polar américain après Edgar Allan Poe en une version plus crue, plus proche de la rue, des mondes pourris du capitalisme, en une nouvelle traduction due à Nathalie Beunat et Pierre Bondil ? Il faudrait comparer l’ancienne, publiée dans les premiers volumes de la collection, et la nouvelle pour se faire une idée du travail réalisé. Dashiell Hammett en sort grandi. C’est la reconnaissance de son style particulier lié au jazz des années 1920. La traduction voulue par Duhamel pour la série noire portait l’empreinte du style français de ces années-là marqué par l’utilisation de l’argot parisien, celui des Apaches (terme emprunté aux nations amérindiennes pour les marlous de cette époque, plus celle de l’entre-deux-guerres que celle des années 50). Cette redécouverte est nécessaire et vitale. Si vous ne possédez pas le Quarto qui reprend tous les romans de Hammett, il faut vous précipiter vers cette fausse-vraie nouveauté. Vous ferez ainsi l’expérience de l’inquiétante familiarité. Si vous ne connaissez pas Hammett, profitez de l’occasion… qui fait le larron…

« Le faucon maltais » et « L’introuvable » sont disponibles dans la collection Folio/Policier. Voir mon article sur l’édition Quarto des Œuvres de Dashiell Hammett.

 

Le polar dans le vent, c’est le polar historique.

Joachim S. Valdez, pseudonyme d’un auteur français fasciné par les peuples andins – « Celui qui sait lire le sang » et « Puma qui sommeille » rendent hommage à l’empire Inca du 15e siècle – a voulu se lancer dans une saga du Duc de Bourgogne à la fin de la guerre dite de 100 ans. Le premier tome paru, « Les larmes des innocentes »… l’auteur a quitté cette terre nous laissant sans nouvelles de Jacques de Moroges. C’est dommage. Il ne nous reste que cette mise en bouche des aventures de ce nobliau qui avait scellé son sort à celui du Duc de Bourgogne. Une autre manière d’écrire l’histoire de cette France qui n’existait pas encore vers 1450. Les alliances n’étaient pas liées à l’amour de la patrie mais à l’amour de son territoire, de son domaine aussi grand soit-il. L’Histoire est faite de ruptures, de révolutions. La continuité est seulement apparente. L’auteur sait nous faire comprendre la manière de raisonner de ce temps où la nation n’existe pas encore. La loyauté est celle que l’on doit à son suzerain. En ces temps troublés, la Pucelle d’Orléans n’est pas la même figure d’un côté ou de l’autre des protagonistes. Si Charles VII en a fait une Sainte, la Bourgogne en a fait une sorcière dont le sort est lié à Gilles de Rais considéré comme un criminel notoire et pédophile. Cette description part de plusieurs meurtres de jeunes filles, pucelles ou non, que le « détective » Jacques de Moroges est chargé d’expliquer à l’aide d’un docteur arabe et sa compagne. Il y réussira. Un amour partagé pour sa cousine nous laisse espérer des épousailles et son départ pour la cour du Duc de Bourgogne d’autres aventures… qui resteront à l’état de projet… A découvrir.

« Les larmes des innocentes », Joachim S. Valdez, Folio/Policier .

 

Jonathan Rabb, en une trilogie « Rosa » - superbe hommage d’un amoureux à Rosa Luxembourg et à ce Berlin de l’après première guerre mondiale -, « L’homme intérieur » - les trajectoires des deux fils du commissaire Hoffner, l’un se voulant Juif, l’autre nazi – et « Le second fils » qui clôt cette saga centré autour de Hoffner et de la trajectoire qui va de la guerre à la guerre. Rabb reprend à son compte la thèse de Keynes qui faisait du traité de Versailles et des dommages de guerre que l’Allemagne devait payer une des causes de la montée de Hitler. L’autre cause non soulignée c’est la division profonde des forces du mouvement ouvrier incapable de trouver une riposte commune face au nazisme. Pourtant l’exemple de l’Italie était sous leurs yeux. Hoffner est viré de la police, en cette année 1936, du fait de ses origines juives. Georg, son cadet qui s’est voulu Juif, est en Espagne pour filmer la guerre civile et pour d’autres raisons plus ou moins avouables, en lien avec les services secrets britanniques. Il n’a pas donné de ses nouvelles. Le père décide de partir. Il a besoin d’aide et il la trouve chez les… truands… plutôt anti-nazis. Paradoxe qui se retrouvera dans la Résistance en France. Le périple en Espagne est un peu laborieux. Trop centré sur Hoffner et sa compagne, un docteur d’origine russe. On y croit à peine. Trop distancié comme si l’auteur n’y avait pas cru lui-même. Ne se retrouve pas la force de la description de Berlin. Les villes espagnoles – Barcelone la catalane semble ne pas vouloir sortir du brouillard de la chaleur, comme les autres – ne se retrouvent pas dans les descriptions comme les populations de cette Espagne en ébullition. En 1936, les peuples de cette Espagne rêve encore de la victoire grâce à l’aide des démocraties occidentales. Plus encore, les procès de Moscou ne sont qu’effleurés dans leurs conséquences sur la répression des organisations espagnoles anarchistes, comme le POUM. Il y manque le souffle. Hoffner est vieux, ce peut être une des explications de cette absence et il est marqué par la défaite allemande. Par contre, Rabb excelle dans la façon de montrer l’ambiguïté de la politique britannique ménageant le gouvernement légal et les forces armées responsables du coup d’Etat. Le désespoir est total. Tout meurt autour de lui. Sauf son petit-fils. Il ne reste plus rien. Que la guerre qui vient.

« Le second fils », Jonathan Rabb, traduit par Eric Moreau, 10/18 .

 

Nicolas Béniès.

 

Autres articles de la rubrique Lectures : littérature, poésie, polars, essais, revues

  • La guerre d’Algérie en bandes-dessinées
    Benjamin Stora signe avec Sébastien Vassant une bande dessinée sur la Guerre d’Algérie. Ou plus précisément une "histoire dessinée" sur cette guerre que la censure et l’hypocrisie ont longtemps cantonné... Lire la suite (5 septembre)
  • "Le Héraut de l’Enfer" Paul Doherty
    Paul Doherty est une usine à polar historique. Il plonge dans toutes les périodes de l’Histoire de ce Moyen Age anglais. « Le Héraut de l’Enfer », dernier en date, décrit une fois encore la révolte à... Lire la suite (16 juillet)
  • "La nuit pour adresse" Maud Simonnot
    « La nuit pour adresse », un titre que l’auteure Maud Simonnot a emprunté à un poème de Louis Aragon, est aussi une sorte de devise pour tous ces Américains installés à Paris en ce début des années 20.... Lire la suite (16 juillet)
  • Tahar Ben Jelloun, écrivain japonais ?
    Gallimard, dans cette collection Quarto, a décidé de laisser à Tahar Ben Jelloun non seulement le choix des textes – intitulé « Romans » - mais aussi « les points de repères » biographiques et... Lire la suite (3 juillet)
  • « Arthur Rimbaud, Paul Verlaine, Un concert d’enfers »
    Mon premier était né à Metz, mon second à Charleville (Ardennes), leurs pères étaient capitaines – pour l’un dans le Génie, pour l’autre dans l’infanterie, Verlaine était mauvais élève, attiré par d’autres... Lire la suite (25 mai)