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Le coin du polar

« Les années rouge et noir », Gérard Delteil Un vrai-faux polar et roman d’une génération.

Gérard Delteil est un auteur connu qui a voulu élargir sa palette. Il passe allégrement du polar à des enquêtes en passant par des livres pour la jeunesse et le documentaire.

« Les années rouge et noir », allusion à Stendhal comme aux communistes et anarchistes qui peuplent les « 30 glorieuses », cette période de l’Histoire marquée par une croissance continue et une inflation permanente comme par la Seconde Guerre Mondiale, la Collaboration et la Résistance. Une gloire éphémère marquée par un immense mouvement social, celui de mai 68 qui changera la donne en signant l’entrée dans une révolution esthétique et culturelle.

Delteil ouvre ces années avec l’invention par la société Bull, une entreprise informatique qui fera parler d’elle dans les années 1960-70, du fichier perforé et des machines qui permettent de les lire, un fichier qui sera l’un des fils conducteurs de cette histoire.

L’année de basculement sera l’année 1944, année de toutes les ambiguïtés dans la Résistance française. Le poids des FTP – Francs Tireurs Partisans – dominé par le PCF, via des dirigeants comme Tillon ou Marty – dont curieusement les noms n’apparaissent pas – suscite des craintes du côté des structures de la résistance non communiste, quelle soit gaulliste ou autre. Les anciens collaborateurs, du moins ceux qui ne sont pas des « croisés », ont compris que la partie était perdue et essaient de se reconvertir en jouant sur la fibre anticommuniste. A travers le personnage d’Anne Laborde, l’auteur met bien en évidence les éléments contradictoires qui pèsent sur ses choix. Elle essaie de vaincre ses contradictions en suivant aveuglément, au moins dans un premier temps, le Général de Gaulle. Elle fera partie du SAC pour qui elle espionnera.

Le frère d’Anne, Jean-Pierre Laborde, visiblement librement inspiré de Jean-Pierre Stirbois, est un ancien Waffen SS, engagé dans la LVF sur le front russe, qui reste profondément fasciste. Il représente bien une partie de cette génération, revenue des camps russes après la fin de la guerre, dont les croyances n’ont pas changé, anti communiste, antisémite et partisan de la Révolution nationale chère au cœur du Maréchal Pétain et base du Régime de Vichy.

Aimé Bacchelli, conseiller de Marcel Déat, fait partie de ces collaborateurs qui vont se reconvertir après la Libération en créant des officines de réflexion pour donner des renseignements, des conseils à toutes les élites qu’elles soient politiques, patronales ou syndicales pour lutter contre le communisme.

De l’autre côté, Alain est employé chez Renault et frère d’un des FTP qui a trouvé la mort lors de la Libération de Paris parce qu’il transportait les fichiers permettant de dévoiler la Collaboration d’une grande partie du patronat et des politiques. Alain est homosexuel dans un contexte où il ne fait pas bon l’être. Visite de Renault, de la grève de 1947 mais aussi passage par Citroën où sévissent les nervis et la CFT, faux syndicat et vrais fascistes.

A travers Alain, une vision de l’extérieur du PCF. L’auteur évite ainsi de s’appesantir sur les procès des dirigeants de la Résistance, du changement du Parti « des 75 000 fusillés » et des débats internes secoués par 1953, 1956, 1968, 1971.

Delteil se situe plus au niveau du ressenti des travailleurs.

A travers ces personnages, il retrace les moments forts de cette période agitée.

Les 200 premières pages sont à conseiller pour se rendre compte des espoirs, des désillusions, des forces aussi en présence lors de la Libération et ses premiers lendemains. Le gouvernement provisoire du Général de Gaulle, avec comme vice-président du Conseil Maurice Thorez – secrétaire général du PCF, qui avait déserté sur ordre de Staline lors de l’entrée en guerre – synthétise une sorte d’union nationale autour des slogans pour produire plus. La barbarie est toujours présente. Le colonialisme continue de tuer…

En même temps, le be-bop qui débarque change la donne esthétique et forge la mémoire et les souvenirs de toute une génération. Une génération qui danse au son de l’orchestre de Claude Luter ou de Sidney Bechet. Une danse acrobatique qui se nommera be-bop ou boogie woogie, une sorte de tête à queue dans les styles de jazz.

Les comportements politiques, syndicaux, patronaux s’expliquent par les prises de position pendant la guerre. La Collaboration, la Résistance restent des références qui marquent l’ensemble de cette période.

Cette fiction permet de le rappeler.

La génération d’aujourd’hui, celle qui est née après la chute du Mur de Berlin – en novembre 1989 – vit dans un monde différent. Ce roman peut participer de la rencontre nécessaire entre générations.

Nicolas Béniès.

« Les années rouge et noir », Gérard Delteil, Seuil/roman noir, 503 pages .

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