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Témoignage d’un collègue anglophone

Les groupes de compétence en Angleterre

Les groupes de compétence en Angleterre.

D’origine anglaise, j’ai travaillé pendant deux ans (1997-1999) comme professeur de français dans un établissement scolaire public en Angleterre avant de venir m’installer en France. J’ai enseigné à tous les niveaux, de la sixième jusqu’en terminale.

En Angleterre, les élèves passent leur premier examen public, le GCSE (general certificate of secondary education) à 16 ans. Il s’agit d’un diplôme qu’ils passent dans une dizaine de disciplines dont certaines sont obligatoires et d’autres peuvent varier selon l’offre de l’établissement. Parmi ces disciplines figure normalement une langue vivante. Or, les élèves qui reçoivent leur diplôme sont notés selon un système de lettres de A à E. Donc on considère qu’un élève qui reçoit la note B en français, disons, a mieux réussi son GCSE dans cette discipline qu’un élève qui reçoit la note D. L’éventail de notes obtenues sera pris en compte dans le choix de disciplines étudiées par un élève préparant ses A-levels (bac, avec moins de disciplines (3-5) et plus d’épreuves par discipline).

Le français étant la langue vivante la plus répandue dans les collèges et les lycées anglais, le nombre d’élèves passant leur GCSE dans cette discipline est toujours important. Les équipes enseignantes n’hésitent pas à créer des classes de niveau en français (comme en maths, d’ailleurs, les élèves retrouvant leur groupe classe dans les autres matières) du début de la préparation proprement dite des GCSEs à 14 ans jusqu’à 16 ans. On les appelle les sets, et dans la plupart des établissements secondaires du pays, il y en a trois dans chaque promotion : le top set pour les élèves les plus forts, le middle set pour les élèves moyens, et le bottom set pour les élèves faibles. Il peut y avoir deux classes d’un même niveau si les effectifs de la promotion le justifient. Evidemment ces étiquettes ne s’emploient pas auprès des élèves mais on les entend couramment dans les salles des profs. Les élèves ne sont pas dupes, pourtant, et en général ils savent très bien dans quel niveau de classe ils se situent.

Les enseignants de français répartissent les élèves dans un de ces 3 niveaux à l’entrée de la classe de 14 ans (chez nous, la 3e) en fonction de leurs résultats dans la discipline entre la 6e et la 4e. Il peut y avoir une certaine souplesse qui permet à un élève qui manifestement n’a pas le niveau de la classe de pouvoir changer de niveau si les alignements des emplois du temps le permettent.

Tout comme les étiquettes employées pour désigner les differents niveaux, il y a un double discours sur les objectifs à atteindre dans chaque niveau. Bien sûr, tous les élèves visent la meilleure note possible, mais en réalité les enseignants savent qu’un top set (groupe d’élèves forts) a comme objectif les notes A et B (il y a même A* maintenant, pour distinguer les bons élèves des élèves excellents), et qu’un bottom set (élèves faibles) va plutôt vers les notes C à E. Quant aux élèves au milieu, l’échelle de notes peut être plus grande. Par conséquent, il y a des pressions importantes exercées par l’administration sur les collègues qui prennent les top sets. Dans un pays où les salaires sont en partie payés au mérite, le nombre de notes de A* à C peut constituer un des objectifs pris en compte par l’administration dans l’avancement salarial d’un enseignant. A l’autre bout de l’échelle, il règne souvent dans les classes d’élèves faibles une ambiance d’échec scolaire, les élèves étant résignés aux mauvaises notes qu’ils vont sûrement obtenir en fin de parcours et donc sans motivation.

Les programmes des examens sont les mêmes pour tous les élèves, quel que soit leur groupe de niveau au sein de leur promotion. Mais sachant qu’ils n’avancent pas vers le même point final (les fameuses notes obtenues à l’examen), les enseignants modifient le contenu de leurs cours en fonction du niveau de classe qu’ils ont. Ainsi, dans un top set le professeur va essayer de couvrir plus de choses : des énoncés complexes, plus de temps verbaux, plus de travail écrit, plus d’éléments culturels etc., alors que le groupe d’élèves faibles va sûrement travailler à partir d’expressions toutes faites qu’ils apprennent par coeur et qu’ils régurgitent au moment de l’examen.

Les effectifs ne sont pas forcément allégés dans les groupes d’élèves faibles, d’autant plus que d’autres élèves du top set ou plutôt du middle set peuvent intégrer le bottom set en cours de route - parce qu’ils trouvent le rythme trop difficile dans les classes plus avancées, ou (et là je risque de susciter la colère de mes anciens collègues en Angleterre qui nieraient sûrement que ça se passe comme ça) parce que leur comportement perturbateur a servi de prétexte au professeur de la classe pour se débarrasser d’eux.

En général, ce système convient aux enseignants britanniques - à condition qu’ils aient la chance de prendre un top set ! Dans certains établissements, cela tourne : un an on prend le top set, et l’année suivante un autre niveau etc. Dans d’autres, la hiérarchie de l’ancienneté s’impose, et c’est le petit jeune qui se retrouve avec le bottom set, le top set étant réservé par le chef des langues vivantes (head of languages : il y en a un-e dans chaque établissement), par exemple. Car personne ne veut prendre des élèves démotivés qui ne voient pas l’utilité de ce qu’ils font. Pas très motivant pour l’enseignant, non plus.

J’ai très peur que les groupes de compétence que l’on menace de mettre en place en France ressemblent à ces groupes de niveau que j’ai connus en Angleterre. Les tâches de la vie scolaire effectuées par les enseignants, le temps de présence dans l’établissement accru, la bivalence qui pointe son nez en LV, et maintenant les groupes de niveau. C’est dingue ! J’ai l’impression de me retrouver en Angleterre ! Est-ce que j’avais raison de croire que les conditions pour les enseignants français étaient meilleures que pour leurs camarades britanniques ?...

Bruno Auer
Professeur d’anglais
Collège Anatole France
Les Pavillons-sous-Bois (93)
05 oct 2005

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