Actualité théâtrale

au Théâtre de L’Épée de Bois

"Mesure de nos jours" Jusqu’au 22 mars

Le titre pourrait être : Et toi, comment as-tu fait en revenant ? Pourquoi suis-je restée vivante alors que d’autres plus fortes et plus déterminées sont mortes ? Comment, quand on est rescapée d’un camp, se remettre à vivre, comment vivre avec ces souvenirs, comment revenir aux petits soucis de la vie quotidienne, comment être légère quand on ne porte que des mots lourds ?

Charlotte Delbo, l’auteur de ce texte, qui fut longtemps l’assistante de Louis Jouvet, se décrit à son retour d’Auschwitz comme « un spectre flottant, la tête vide, terriblement seule », une fois que ses compagnes, les 48 survivantes sur 248 déportées de son convoi, se sont dissoutes dans la foule qui les attendait à l’Hôtel Lutétia. Elle fait alors l’expérience du vide, où vivantes et mortes se confondent, où elle perd pied tant la réalité lui semble à côté de la vérité. Envoyée dans une maison de repos en Suisse pour six mois, elle commence à écrire sur son expérience des camps et continuera jusqu’à sa mort en 1985. Dans Mesure de nos jours c’est sa voix et celle de ses compagnes, qui parlent du camp et de leur vie d’après, que l’on entend. Elle dit des choses que ceux qui n’ont pas vécu cette expérience ne peuvent pas ou ne souhaitent pas entendre. L’une dit « Le temps n’estompe rien, je suis morte à Auschwitz et personne ne le voit ». Elles s’interrogent : faut-il raconter ou se taire ? Comment répondre aux questions « quand on ne peut expliquer l’inexplicable » ? Toutes soulignent le décalage entre l’espérance qui les a soutenues et la vie retrouvée, entre leur vrai visage et celui qu’elles se voient obligées d’offrir au monde. Elles ne s’attendaient pas à ce que ce soit aussi difficile de revivre.

Claude-Alice Peyrottes a mis en scène ce texte bouleversant. Dans la pénombre et l’intimité de la petite salle aux belles boiseries du studio de L’Épée de Bois, une femme s’avance. Elle est Charlotte, elle va disparaître dans la salle laissant place à ses cinq compagnes. Leurs voix s’élèvent en canon. Elles disent la difficulté à être cru « parce que nous ne serions pas là pour le dire si c’était vrai », elles disent l’invraisemblable, l’inexplicable. Chacune tient en main le livre de Charlotte Delbo, elles s’asseyent et regardent attentivement celle qui se lève et parle. Entre elles la communication est simple, « il n’y a pas d’effort à faire. Entre nous, nous sommes nous ». On passe de l’après-guerre à la déportation, des rencontres, où elles parlent de leur vie d’après, à leur douleur face à l’absence des morts. On écoute le récit d’Ida, qui fut déportée à 14 ans. L’actrice est bouleversante quand elle raconte comment dans le wagon plombé qui l’emmène à Auschwitz elle n’a qu’une chose en tête, « retrouver maman ». Les actrices sont toutes remarquables, parfois elles rient, parfois leurs yeux s’éteignent et la douleur envahit leur visage. Elles sont aussi capables d’humour, comme dans le récit de celle qui a épousé un déporté et dit que 20 ans après « il n’y a qu’un déporté à la maison et au moins avec lui, on en entend parler de la déportation ». Les expériences sont diverses, mais la difficulté à « vivre l’après » est toujours là.

Avec une écriture simple, sans effet de style, Charlotte Delbo livre un texte que l’on ne peut oublier, servi par six actrices, parfois dures, parfois révélant leurs blessures, toujours bouleversantes. Mesure de nos jours devrait être vu par tous les élèves qui travaillent sur la Shoah, que ce soit en histoire, en histoire des arts ou en littérature. C’est aussi une magnifique occasion d’éducation démocratique et citoyenne.

Micheline Rousselet

Jeudi et vendredi à 20h30, samedi 16h et 20h30 le dimanche à 16h
Théâtre de L’Épée de Bois
La Cartoucherie, Route du Champ-de-Manœuvre
75012 Paris
Réservations (partenariat Réduc’snes tarifs réduits aux syndiqués Snes mais sur réservation impérative) : 01 48 08 39 74

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