2008

Notre analyse du socle et des livrets d’évaluation

La mise en place du socle commun en collège se fait progressivement et finalement plutôt lentement en raison des oppositions qui se multiplient. Le principe du socle a d’abord été imposé, puis les "grilles de référence" ont été publiées, a suivi l’éxpérimentation des livrets d’évaluation pouis très récemment la rédaction d’un projet de programme. C’est cet ensemble qu’il faut analyser, sans isoler une de ces étapes du dispositif.

Si le pilier 1 du socle (maitrise de la langue française) pouvait paraître parfois peu éloigné de ce que l’on attend aujourd’hui d’un élève de collège, et enfonçait même vigoureusement pas mal de portes ouvertes, la lecture des deux livrets proposés nous conduit à réviser ce jugement. Socle, grilles et livrets posent plusieurs problèmes, d’ordre et d’intensité différents.

Tout d’abord, le livret met encore plus en évidence le problème de fond posé par le socle qui est la distinction très confuse et bien peu utile entre connaissance et compétence. Une somme de micro compétences ne saurait constituer un savoir et une maitrise de ce savoir. Ceci est particulièrement évident en matière de maitrise du langage.

On ne peut qu’être consterné en mesurant la faiblesse de l’ambition de l’enseignement annoncé parce qu’on sait bien, même si on le déplore, que notre enseignement est piloté par l’évaluation terminale prévue par l’institution : brevet ou bac jusqu’à aujourd’hui, livret peut-être demain. Que peut bien signifier, « lire régulièrement des œuvres intégrales » ? L’objectif est-il seulement comptable ? Mais la précision donnée par le livret B « lire des œuvres notamment classiques », si elle peut rassurer certains « anciens » (qui ne sont pas forcément vieux) sans effrayer les « modernes » (pas toujours jeunes), n’apporte pas beaucoup plus de précisions quand à la maitrise de la lecture. Mais ce critère n’est qu’un exemple, tous les autres, comme celui-ci, ne se préoccupent jamais du sens : écrire sans faute certes, mais pour quoi dire ? "Lire et rendre compte" certes mais avec quelle analyse du discours ? Où sont la réflexion, la véritable argumentation, celle qui utilise l’implicite, l’analyse des attendus d’un discours ? Tout cela serait-il devenu tabou ou dangereux ? La grille de référence hélas ne peut que nous conforter dans cette interprétation alarmiste puisqu’elle nous demande d’attendre d’un élève en fin de scolarité obligatoire d’être capable de repérer, dans un texte argumentatif court, la thèse qui est énoncée explicitement par l’auteur. On voit mal comment, avec de tels objectifs, on va former des citoyens ou même comment on va préparer des élèves de 3ème à réussir en lycée et à atteindre les exigences de l’épreuve de français du bac. A moins d’abandonner aussi l’argumentation, l’analyse et la réflexion au bac…

Le pilier 5, qui devrait aussi concerner l’enseignement des lettres, ne nous est pas d’un grand secours. Si l’étude des textes littéraires apparaît, c’est uniquement dans l’optique d’une connaissances de l’histoire littéraire : « avoir des repères littéraires ». Il est bien question de « formuler sur ses lectures une opinion » mais une opinion n’est pas une analyse et encore moins une analyse argumentée. Bref il va certainement falloir se contenter de l’injonction bien vague du pilier 6 : « Faire preuve d’esprit critique » pour laquelle la grille de référence ne propose aucune indication d’évaluation, c’est dire l’importance de ladite compétence !!!

Mais surtout, on se demande comment il serait possible séparer ainsi maitrise de la langue et étude des textes. Pourquoi une distinction entre le pilier 1 et l’étude des textes littéraires perdue dans le pilier 5 ? On voit bien l’objectif « stratégique » de ne pas faire des piliers par discipline mais le hic est que cela mène à une absurdité. Dans le pilier 1, on valide la maitrise du langage sans tenir compte du sens produit par ce même langage. Dans les piliers 5 et 6, on valide les compétences « produire une opinion » et « faire preuve d’un esprit critique » mais peu importe si c’est en langage compréhensible ou non ! On en revient toujours à la forme et au fond ; sauf que maintenant, il faut les séparer ! Certains de nos collègues vont avoir du mal à y retrouver leurs repères et encore plus leur latin (et leur grec) qui ne sont plus dans le socle et de moins en moins souvent dans les DGH.

L’enseignement de la langue et de la littérature est, dans ce projet, réduit à sa fonction « utilitaire ». Or ne pas donner du sens aux apprentissages, c’est le meilleur moyen d’enfermer les élèves en difficulté dans l’échec : de nombreuses études scientifiques l’ont montré.

Actuellement, l’expérimentation de ces 2 livrets aboutit à un constat d’échec : aucun ne sera finalement choisi et une troisième version serait en préparation ! Mais rien ne dit, hélas, que toutes les leçons de cette expérimentation soient tirées ! D’ailleurs le projet de programmes pour le collège confirme toutes les craintes que nous avions à la lecture des grilles de références et des livrets.

Consultez les livrets A et B et les grilles de références : Livrets de connaissances et de compétences : les textes en expérimentation

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