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Pourquoi développer l’enseignement des langues sous toutes ses formes ? Quelques éléments de réflexion

Il convient de repeter et d’informer parents et décideurs que le bilinguisme, que l’étude d’une langue vivante autre que la langue maternelle représentent un enrichissement à plusieurs niveaux par rapport au monolinguisme :

1. Un enrichissement au niveau linguistique

Dans le n°123 de Sciences Humaines (janvier 2002) Daniel Goanac’h (Professeur à l’université de Poitiers et directeur du laboratoire Langage et Cognition, CNRS) écrit :

- sur le bilinguisme naturel /apprentissage précoce des langues en situation scolaire :

"Toutes les recherches sur le bilinguisme précoce ont montré qu’il s’agissait d’une situation tres favorable pour l’enfant, sur le plan des acquisitions langagières bien sur, mais aussi sur le plan de son développement cognitif général. Mais les situations auxquelles on se réfère sont bien souvent des situations privilégiées"

- sur l’interaction en situation scolaire entre apprentissage d’une langue vivante et langue maternelle :

"Un petit nombre de travaux récents insistent sur les effets bénéfiques de l’apprentissage précoce d’une langue étrangère sur le développement des compétences dans la langue maternelle ou sur le développement des compétences linguistiques en général. La distance que le jeune enfant commence à prendre par rapport à sa langue maternelle quand il en analyse le code (avant meme la lecture, d’ailleurs, à travers « les jeux de langue » de l’école maternelle) est un facteur favorisant l’apprentissage d’une autre langue ; cet apprentissage lui "meme constitue en retour une nouvelle occasion de voir fonctionner un autre code linguistique, et de renforcer ainsi le role du métalinguistique dans la maitrise de sa langue maternelle"

"Des chercheurs américains ont pu voir que l’enseignement de l’espagnol (langue étrangère aux Etats Unis) durant quatre années de la scolarisation élémentaire, avait des effets positifs sur le niveau de lecture en langue maternelle, mesuré au début du collège. Un aspect intéressant des résultats de cette recherche est que cet effet positif est particulièrement important pour les enfants de niveau scolaire moyen"

Les recherches menées par des chercheurs américains montrent cependant que meme si l’enseignement en langue étrangère est limité (une heure par semaine pendant six mois) et les acquisitions en langue étrangère faible, les effets sur les compétences métalinguistiques sont très nets.

- sur les modalités d’acquisition :

"Des travaux montrent que les modalités d’acquisition d’une langue étrangère par de tres jeunes enfants sont différentes des modalités d’acquisition de la meme langue en tant que langue maternelle. &On relève en langue maternelle la prééminence de stratégies cognitives , sur lesquelles s’ancrent des stratégies linguistiques , alors qu’en langue étrangère peuvent se développer directement des stratégies linguistiques."

- sur les différences de modalités d’apprentissage entre enfants et adultes :

"Que sait "on des effets de l’age sur l’acquisition d’une langue étrangère ? En examinant les effets connnus, il est possible d’argumenter autant en faveur des apprentissages précoces qu’en faveur de la superiorité des capacités d’apprentissage des adultes (ou des adolescents) sur celles des enfants."

Daniel Goanac’h conclut ainsi :

"La véritable question est surtout de pouvoir analyser les caractéristiques des apprentissages en fonction de l’age auquel ils sont réalisés, mais aussi en fonction des situations d’apprentissage."

"Meme si tout n’est pas toujours aussi simple qu’il n’y paraît, il peut être utile de commencer l’apprentissage d’une langue vivante avant 7-8 ans."

Quelles conclusions peut- on tirer de cette étude au niveau de l’enseignement des langues vivantes ?

Il est clair que l’apprentissage des LVE en France tel qu’il se pratique en cycle 3 de l’école élémentaire à raison de 2 séquences de 45 minutes n’a rien à voir avec le bilinguisme. Le bilinguisme scolaire est très peu développé en France et seul, pour l’instant, le bilinguisme français /langue régionale (bien que très limité) existe à échelle significative. Or ce bilinguisme a de nombreux effets bénéfiques tant sur le plan des acquisitions langagières que sur le plan cognitif en général. Pourquoi ne pas encourager ce bilinguisme ?

Pourquoi, parallèlement, ne pas développer massivement "l’éveil aux langues" dès la maternelle (méthode qui exige peu d’investissements) et/ou développer au niveau de l’enseignement élémentaire, de manière significative (en quantité et en qualité) l’apprentissage d’une langue vivante qu’elle soit régionale, d’origine (arabe, berbère...), ou étrangère (étrangère ne voulant pas dire anglais).

Si l’apprentissage précoce des langues vivantes semble souhaitable, il convient de donner aussi aux élèves du second degré (collège et lycée) de meilleures conditions d’apprentissage, c’est à dire : un horaire /élève suffisant et des effectifs (des groupes de 15 ?) permettant une acquisition des quatre compétences : compréhension orale et écrite, expression orale et écrite.

De plus, ne conviendrait-il pas de réfléchir aux transferts possibles des compétences linguistiques entre langues vivantes et langue maternelle quel que soit le niveau d’enseignement ?

Quant aux adultes, pourquoi ne bénéficieraient-ils pas d’un apprentissage ou d’un perfectionnement des langues apprises dans le cadre scolaire voire universitaire surtout quand ils doivent enseigner une langue vivante !!!

2. Un enrichissement au niveau culturel

Une langue est le vecteur d’une culture, d’une manière de penser et elle peut contribuer à établir des ponts entre les cultures :

- Culture française, régionale (catalan ou occitan) et espagnole ou portugaise ou italienne dans le cas des parcours romans par exemple.

- Culture française et celle de l’Europe (Allemagne, &.) ou d’un autre continent (Chine, &)

- Culture française, culture des immigrés : nécessaire dans une société de plus en plus multiculturelle.

Ces ponts permettraient aux enfants d’immigrés de regagner de la dignité et du respect d’eux mêmes, ce qui diminuerait peut être une violence liée à la marginalisation culturelle et sociale.

Il y a en France 5 millions de musulmans qui, à 80% sont français et le resteront. Connaître ses racines culturelles, pouvoir dire avec fierté « nos ancetres de Tolède ou d’Alexandrie », savoir qu’on est issu d’une société qui, à une époque, a produit de la science, une civilisation qui a participé indirectement à notre pays actuel, la France, cela permet de retrouver une dignité et de mieux s’intégrer au milieu dans lequel on vit, dit Ahmed Djebbar.

Conclusion

Pourquoi opposer les langues, les cultures alors que toutes ont une place et peuvent s’enrichir mutuellement ? Encore faut-il donner une information à tous (parents, élèves) ainsi que les moyens nécessaires à un enseignement des langues vivantes qui soit de qualité. N’est ce pas le rôle du service public ?

Thérèse Jamet-Madec

P.-S.

Elements bibliographiques :

a)

- L’enfant aux deux langues, Claude Hagège

- les éléments bibliographiques donnés par Daniel Goanac’h à la fin de l’article de Sciences humaines n°123 de janvier 2002 : l’enseignement précoce des langues étrangères.

- les travaux de Michel Candelier (Evlang).

- Article "la souplesse des élèves bilingues n’affecte pas la raideur de l’école" de Luc Cédelle dans le Monde de l’éducation n°300, février 2002.

b)

- Les identités meurtrières d’Amin Maalouf, Poche

- entretien avec Ahmed Djebbar paru dans le n°562 de l’US magazine et co-auteur de : Histoire de la science arabe, Points sciences, Seuil

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