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Programme de 1ère ES : une déconstruction de l’identité des SES

Des conditions d’élaboration inacceptables :

Réforme des lycées oblige, l’élaboration du programme de SES de la classe de première n’a pas échappé à la règle générale qui a concerné l’ensemble des disciplines : un groupe d’experts qui ne s’est réuni que quelques fois, dans un calendrier très court, qui n’a pu ni évaluer le précédent programme, ni les pratiques des professeurs dans leurs classes pour l’enseigner. A aucun moment on n’a cherché à faire le bilan de l’existant, à écouter ce que les enseignants avaient à dire sur leur métier et leurs pratiques. Publié en retard par rapport aux autres programmes, la période de consultation a été des plus réduites, à un moment de l’année où il n’est pas facile de réunir les enseignants. Imposer de telles conditions de « fabrication » d’un programme qui engage élèves et enseignants pendant des années relève pour le moins d’un total mépris.

Une identité bafouée :

L’identité de la discipline et l’identité professionnelle des enseignants sont attaquées. Les SES, ne renvoient pas seulement à un contenu, défini par une série de programmes mais également à des pratiques intimement liées à ce contenu, qui se sont nourris l’un et l’autre au cours des années. La remise en cause brutale des contenus et la façon d’entrer dans les programmes risquent de sonner le glas de certaines pratiques qui sont constitutives de l’identité professionnelle des enseignants de SES. « L’obésité » du programme pèsera par exemple lourdement sur les méthodes actives que les professeurs de SES ont l’habitude de mettre en place.

Le programme que le ministère a imposé au CSE reprend certaines préconisations formulées en juillet 2008 par le rapport présenté par Roger Guesnerie, et que le SNES avait dénoncées. Le préambule ne se contente pas de les reprendre et de les expliciter, il les interprète à sa façon, ce qui conduit à des dérives regrettables.

Evacuer les questions qui intéressent les élèves :

C’est certainement la plus importante de ces dérives. Les élèves s’interrogent sur des questions, comme le chômage, l’inflation, la dette publique, les déficits, l’impôt, le financement des retraites, les crises, les conflits sociaux, les inégalités, la croissance, la culture… Pour être appréhendées, ces questions nécessitent non seulement des connaissances factuelles mais également la maîtrise d’outils méthodologiques et théoriques. Ces derniers n’acquièrent de sens que parce qu’ils aident les élèves à comprendre le monde qui les entoure. Inverser la démarche comme le propose le programme, partir de l’étude d’une liste interminable de notions plus ou moins abstraites, c’est ouvrir la boite à outils sans savoir à quoi ces derniers vont servir. Si cela peut avoir un sens dans le cadre d’études universitaires, avec des étudiants, cela n’en a aucun dans le cadre d’études secondaires, avec des élèves de 16 à 17 ans.

Le programme aurait dû respecter ce qui marche :

En ce qui concerne les programmes de sciences économiques et sociales, le SNES a plusieurs fois réaffirmé son attachement à certaines idées :

- Contrairement à d’autres disciplines, les sciences économiques et sociales ne sont pas une juxtaposition de disciplines différentes comme c’est le cas en histoire-géographie mais un « croisement » de différentes disciplines. La démarche des SES est d’étudier des objets sociaux dans le cadre d’une approche pluridisciplinaire. Les disciplines qui sont le plus souvent « utilisées » sont les sciences économiques, la sociologie, bien sûr, mais aussi la science politique, le droit, la démographie, l’anthropologie… sans prétendre que le recours à ces différentes sciences soit systématique, simultané et équilibré. Le choix de cette démarche qui constitue l’originalité des SES depuis leur création en 1966 repose sur un objectif central : aider l’élève à comprendre le monde contemporain pour lui donner des repères dans la construction de sa citoyenneté. Réussir dans l’accomplissement ce cet objectif, c’est prendre conscience que les élèves de lycée sont des jeunes de 14 à 19 ans qu’il est hors de question de les enfermer dans des logiques disciplinaires « cloisonnées », aux contenus trop abstraits.

- La démarche des sciences économiques et sociales invite donc à une entrée par les objets (l’entreprise, le marché, le chômage, l’emploi, les inégalités de revenu, la protection sociale, la mondialisation…) et non par les concepts de telle ou telle discipline, ce qui ne veut pas dire que les savoirs savants ne seront pas mobilisés, bien au contraire : ici, ce qui est en jeu c’est bien la démarche pédagogique choisie pour conduire les élèves vers ces savoirs savants.

Une démarche contestable :

Le programme de première ES élaboré par le groupe d’experts entend effacer cette identité en séparant totalement économie et sociologie, en allant jusqu’à nier l’existence d’objets communs. Il le fait en affichant certains principes :

- Inscrire les sciences sociales dans une « visée scientifique ». L’étude des questions vives n’a donc que peu d’importance, même si elle permet de captiver l’intérêt des élèves et a contribué au succès de cet enseignement. Ce qui compte, c’est uniquement la démarche qui est celle de l’économiste, du sociologue, du politiste. Peu importe qu’elle soit abstraite et ne fasse pas sens pour les élèves : il est indispensable de « souffrir » pour parcourir le chemin vers la compréhension de la science. A un moment où il est souvent difficile de motiver les élèves, il est fort risqué de vouloir avancer avec une telle démarche.

- Lutter contre le relativisme qui prétend mettre à égalité tous les discours alors que seul le discours « scientifique » doit être tenu. L’ennui, c’est que la « science » de ce programme se résume pour l’essentiel, en économie, à l’analyse néoclassique et que seule l’étude de cette dernière est censée permettre « d’illustrer la démarche de l’économiste » (au singulier, bien entendu comme si tous les économistes avaient des méthodes strictement homogènes). L’analyse macroéconomique est largement reléguée… et que dire des autres ?
En sociologie, c’est l’action de l’individu qui est au centre de l’analyse. Quant aux classes sociales, elles sont purement et simplement évacuées… Le rejet du « dogme » affiché dans le préambule, est loin d’être respecté dans les faits : en économie par exemple, en faisant la part belle à l’école néoclassique, le groupe d’experts marque clairement ses préférences et refuse de s’inscrire dans une démarche laïque qui devrait conduire à respecter un certain équilibre entre les différents courants de pensée. Evacuer le débat, c’est s’inscrire résolument dans une démarche à caractère idéologique.

- Afficher le primat de l’économie : en temps d’enseignement, celle-ci (90 heures) vaut plus que la sociologie et la science politique "artificiellement" regroupées dans une même partie (60 heures), quant aux autres sciences sociales (notamment l’anthropologie) elles n’ont aucun droit d’exister…

- Evacuer l’entrée dans le programme par les objets et éviter le croisement des regards disciplinaires sur ces objets. Ces derniers sont limités à quelques points, strictement délimités en heures d’enseignement (20 heures). A terme, il est fort à parier qu’ils seront poussés vers la porte de sortie !

Une réduction du croisement des disciplines qui pose problème :

L’objectif de réduire au minimum le croisement des disciplines et de le rejeter en fin de parcours a conduit à privilégier une entrée disciplinaire « forte ». Celle-ci se heurte à cinq écueils qui étaient prévisibles :

- Une « dérive quantitative » incontrôlée : un préambule très long, cherchant à justifier l’infaisable qui suit, c’est-à-dire le programme lui-même ; une augmentation d’environ 70 % des notions par rapport à l’ancien programme, déjà jugé trop lourd.

- Un degré d’abstraction beaucoup trop élevé pour des jeunes de 16 à 17 ans qui renforce encore la démesure du programme. Contrairement à ce qu’affirme le préambule, le primat accordé aux outils conceptuels et analytiques ne permet pas de circonscrire le programme, bien au contraire, et le souci « d’adopter une démarche de complexification progressive sur l’ensemble du cycle terminal » fait craindre le pire pour le programme de terminale !

- Une structuration qui conduira les professeurs à aborder plusieurs fois les mêmes thèmes à des moments différents de l’année, pour respecter l’étude des disciplines dans leur ordre successif : économie, puis sociologie, puis science politique…

- Des méthodes d’apprentissage qui risque d’être bouleversées : malgré les recommandations affichées dans le préambule, on voit mal, sur le plan pédagogique, comment ce programme, dans un cadre horaire maintenu, avec des séances de travaux dirigés souhaitées mais non garanties dans une grille nationale, pourrait laisser de la place à des méthodes actives. Il est fort à craindre le retour en force du cours magistral tant le nombre de notions à acquérir est important et le degré d’abstraction élevé. Dans ce programme, la réflexion de l’élève n’est d’ailleurs jamais citée (le terme n’apparaît pas) et il y aura sans doute peu de place pour l’esprit critique, notamment dans la partie économique.

- Des indications complémentaires très prescriptives, qui ressemblent parfois à des plans de cours, non conçues pour aider l’enseignant mais au contraire pour le contraindre à s’inscrire dans un chemin balisé : « on montrera », « on introduira », « on appliquera »… Dans ces conditions, quel sens cela a-t-il de réaffirmer la liberté pédagogique des enseignants dans le préambule ?

Ce programme s’inscrit dans une logique commune à toutes les séries de faire du cycle terminal une préparation à l’enseignement supérieur. De l’avis du SNES, cela devrait se faire par l’acquisition d’une culture générale forte, par la compréhension du monde qui nous entoure, par la maîtrise d’outils conceptuels et méthodologiques propres à des champs disciplinaires différents, utile pour cette compréhension. Cela ne signifie pas qu’il soit nécessaire de transposer ce qui se fait dans l’enseignement supérieur au lycée et de transformer le cycle terminal en propédeutique à telles ou telles cursus post-baccalauréat. Il faut respecter les âges de la vie : les lycéens ne sont pas encore des étudiants. Il faut éviter une conception étroite de l’orientation. Dans la série ES, quelle proportion d’élèves deviendra économiste, sociologue ou politiste ? Les flux d’orientation montrent que c’est une minorité. Construire des programmes sur cette conception étroite de l’orientation est une erreur grave. Il faut remarquer par ailleurs que le programme (de première) de sciences économiques et sociales a été, selon le préambule, « conçu dans le cadre d’une perspective d’ensemble du cycle terminal » alors que le programme de la classe de terminale n’est pas connu à ce jour !

Pour toutes les raisons indiquées, le SNES estime que ce programme n’est pas conforme à l’esprit des SES et n’est pas applicable. Il demande au ministère de reprendre le temps d’une consultation sérieuse des enseignants de SES et de prendre en compte leurs aspirations qui vont dans le sens de l’intérêt des élèves, afin de faire évoluer ce texte.

Groupe SES du SNES

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