Enquêtes et études

Réforme Fillon-Chatel (2010-2013) et ses effets sur l’enseignement de la philosophie


Réforme FILLON-CHATEL (2010-2013) et ses effets sur l’enseignement de la philosophie. Une réforme qui supprime le cadre national des dédoublements affectés à notre discipline, une réforme qui nous ramène 20 ans en arrière dans un contexte démographique qui nécessiterait la création ambitieuse de postes aux concours. Mais à laisser à nouveau enfler le nombre d’élèves par professeur de philosophie alors que la massification de l’accès au lycée ne le permet plus, la (contre-)réforme Fillon-Chatel est-elle en passe de devenir la « réforme » Ayrault-Peillon ?

1) La fin des dédoublements, bien que compensée partiellement par l’AP, n’en représente pas moins un très mauvais coup pour l’enseignement de la philosophie. Dès la rentrée 2013, deux élèves sur trois seront concernés par cette mesure phare de la réforme Chatel :

- Les effectifs des classes de terminales générales et technologiques du public en 2012-2013 (France métropolitaine + DOM y compris Mayotte) font état de 361213 élèves, dont 128962 en S (34.5 %) et 48628 dans les séries technologiques autres que les STG (13.5%). Soit un total de 48 % potentiellement concerné par la suppression des dédoublements dès la rentrée 2012. La rentrée 2013 verra la suppression des dédoublements en STG (16%) portant à 64 % les élèves susceptibles d’être touchés par la fin des dédoublements, soit quasiment 2 élèves sur 3 (sources : MEN & RERS).
- Certes, il s’agit du haut d’une fourchette théorique ne tenant pas compte de l’effet d’amortisseur des aménagements locaux – au gré des rapports de force ou de la nécessité de compléter nos services – tels que l’AP, l’ECJS transformée officieusement en cours de philosophie dédoublé ou le maintien pur et simple des dédoublements sur fonds propres d’un établissement bien loti… Aussi, l’année 2012-2013 n’est encore qu’une année de transition pour une réforme dont le pouvoir de nuisance est intact.
- En effet, cet impact potentiel sur nos élèves peut représenter une diminution conséquente des besoins en heures de philosophie dans les lycées. Il serait vain ici d’avancer des chiffres précis, rappelons simplement qu’une bonne moitié de notre temps d’enseignement (à l’échelle nationale et pour l’ensemble de la profession) est destinée aux séries S et aux séries technologiques. L’amputation d’une heure de cours ne peut donc passer inaperçue sur un tel volume (environ ¼ de l’ancien horaire). Pour se donner un ordre d’idée fixant non pas un chiffre réel constaté, mais le haut d’une fourchette théorique, on peut donc estimer ce risque de diminution des besoins en philosophie induite par la réforme à un bon dixième de notre apport horaire, c’est-à-dire 2h en moyenne par semaine et par professeur de philosophie ! Evidemment, la rentrée 2013 ne verra pas le nombre des profs de philosophie baisser de 10%, mais cela signifie qu’on a désormais une « réserve » d’heures qui peut aiguiser les convoitises. Parmi les « variables d’ajustement » à court terme, il y a certes le volant d’HSA et le recours aux non-titulaires. Mais les heures d’AP et d’ECJS ne sont pas gravées dans le marbre de nos emplois du temps et de nombreux collègues risquent d’aller compléter leur service à 40 km ou de subir un temps partiel, y compris dans un contexte de création de classe !
- Une enquête restreinte menée en avril 2013 sur une quarantaine de lycées impliquant une centaine de collègues, confirme que la situation se dégrade entre les rentrées 2012 et 2013. Si une minorité (une réponse sur 6) bénéficiera encore des dédoublements en septembre 2013, un tiers des réponses témoigne d’une situation mitigée (perte partielle des dédoublements, mais maintien partiel de l’AP ou de l’ECJS), alors que l’autre moitié des réponses (soit un lycée sur deux à l’échelle de notre enquête) confirme que tout dédoublement a déjà été supprimé dès 2012 (ou sera supprimé dès la prochaine rentrée), sans « compensation » d’aucune sorte. L’effet pervers de cette réforme diluée dans « l’autonomie » des établissements est qu’elle met presque tout le monde en colère, mais presque jamais en même temps…

2) D’une réforme à une autre : 1992/1999/2010. En revenant sur les acquis des réformes précédentes (horaires, dédoublements), la réforme Chatel nous propose un grand bond… en arrière.

- Depuis le ministre de l’éducation Haby (1975-78), les professeurs de philosophie ont appris à se méfier des « réformes ». Rappelons pour l’anecdote qu’au-delà du collège unique, Haby avait le projet - heureusement contrecarré par nos luttes et par les Etats généraux de la philosophie de 1979 - de ramener l’enseignement de la philosophie à 3h obligatoires en Première et à un enseignement optionnel en terminale. Intéresserons-nous cependant aux deux « réformes » qui ont précédé la réforme actuelle, en ce qu’elles sont inséparables de la question des dédoublements et des horaires, à savoir la réforme Jospin (-Lang-Bayrou) en 1992-94 (dédoublements dans les séries technologiques) et la réforme Allègre (-Lang-Ferry) en 1999-2001 (dédoublements en S, ECJS, TPE).
- La réforme de 92-94, en réduisant de 8 à 3 les filières du lycée (les terminales A, B, C, D, E… deviennent L, ES, S), cherchait déjà à faire des économies en « remplissant » davantage les classes, dénonçait déjà le SNES fin 91. Les dédoublements en séries technologiques font néanmoins leur apparition à raison de 2 heures élèves et 3 heures profs (voire même, 3h élèves et 4h prof. en SMS…). Mais cela se paie d’une diminution d’une heure en ES alors que la 8ème heure en L disparaît au profit d’un module à partager avec d’autres disciplines (cette seconde mesure restera fort heureusement à l’état de projet, voir à ce sujet l’US n° 276 du 6/12/91). Le bac de la session 1992 inaugure sans le dire, la reconquête du mois de juin avec un écrit reporté au 15 juin et un oral finissant le 10 juillet. La pilule ne passe pas et la réforme sera renégociée avec Lang en 92, mais aussi avec Bayrou en 93. La 8ème heure en TL sera rétablie (avant même la mise en oeuvre de la réforme en terminale) et la diminution horaire en ES sera compensée par une heure en plus en S (4h chacune désormais, voir à ce sujet l’US n° 326 du 6/11/93), mais les dédoublements sont soumis à un seuil de 25 élèves. L’épreuve du bac passe à 4h coefficient 2 pour toutes les séries technologiques. Au moment de l’arrivée de la réforme en terminale (rentrée 94), les dédoublements sont affranchis du seuil par Bayrou, bien que de nombreux CE feront la sourde oreille.
- Quant à la réforme de 1999-2001, les dédoublements en S auront également un prix. Allègre en profite pour dégraisser le mammouth en rabotant d’une heure l’horaire en L (qui sera de 7h le temps d’une année scolaire), sans changer l’horaire professeur en S qui était déjà de 4h. La vive réaction des collègues (nous sommes alors en pleine « guerre des programmes » entre le GTD Renaut et le groupe d’experts Fichant) et l’impopularité d’Allègre contribueront au rétablissement pour la rentrée 2002, de la possibilité des 4h classe entière en S (BO du 18 avril 2002). Cette mesure destinée à apaiser la colère de la profession entrainera néanmoins une disparité totale sur le territoire, l’éventail de l’enseignement de la philosophie en S allant de 4h en classe entière à 3h (avec, mais parfois aussi sans dédoublements). Les réformes Jospin et Allègre ont ceci de commun qu’elles commencent sous un gouvernement de gauche et qu’elles s’achèvent sous un gouvernement de droite (Bayrou au MEN en 93 et Ferry en 2002). Ironie du sort, ces derniers ne seront pas étrangers à certains aménagements positifs des réformes en cours (4ème heure en S, suppression des seuils de dédoublement à la rentrée 94 et rétablissement de la 8ème heure en L pour la rentrée 2002).
- La réforme actuelle présente un schéma politique inverse à celui des 2 précédentes, mais elle maintient pour l’heure ses aspects les plus négatifs pour notre enseignement. En effet, en sortant les dédoublements d’un cadre protecteur national, elle nous expose au risque de revenir 20 ans en arrière, avec en prime une diminution horaire en S, en ES, sans parler de feu la SMS. Si certains collègues - du moins pour l’année en cours… – jouissent encore de conditions de travail sensiblement identiques aux années précédentes, ceux d’entre nous dont le service est principalement effectué en séries technologiques sont les plus exposés à une dégradation sans précédent depuis 20 ans et dont il va falloir se soucier de manière spécifique. Désormais, un temps plein de certifié peut être effectué devant 8 à 9 classes, c’est à dire devant 250 élèves sinon 300… il devient donc urgent de se ressaisir d’une mesure qui avait été proposée en 1989 par le fameux rapport Bouveresse-Derrida et qui suggérait de limiter notre service à un maxima de classes et/ou d’élèves, en plus du maxima horaire existant !

3) Un contexte démographique qui change la donne, côté élèves et côté enseignants…

- Après une baisse des effectifs élèves dans le second cycle général et technologique étalée sur une vingtaine d’années, la courbe commence à s’inverser. On est passé de 1.6 million d’élèves (dont environ 80% dans le public) en 1990 à 1.43 en 2011 (source RERS 2012 chapitre 4.1). Il suffit de repérer la remontée des effectifs dans le collège depuis 2008 (près de 80 000 élèves en plus entre 2008 et 2011) pour anticiper une hausse en lycée qui se fait déjà sentir depuis 2010. Ajoutons que les naissances sont plutôt en hausse depuis 1995 (nos élèves actuelles de terminales), sans parler du baby boom de l’an 2000 et des années suivantes.
- A l’inverse, la pyramide des âges des professeurs de philosophie (source, rapport de l’IG Poirier : l’état de l’enseignement de la philosophie 2007-2008) révèle qu’un pic de départs à la retraite est immédiatement devant nous (à raison de +/- 150 départs par an jusqu’en 2017-2018, soit près de 2 prof. sur 10 en 5 ans), alors que les créations de postes aux concours externes couvrent à peine l’hémorragie (95 postes en 2012, 140 en 2013).
- Mécaniquement, on peut donc s’attendre à une évolution défavorable du nombre d’élèves (croissant) par rapport à un nombre de professeurs de philosophie (au mieux stable). Et comme la suppression des dédoublements diminue de facto les besoins en philosophie, on peut prédire que l’AP servira de plus en plus souvent, de variable d’ajustement …

4) Une réforme à effets différés, ou le défi du recrutement !

- Le ministère utilise un certain nombre d’indicateurs comme le célèbre H/E ou encore le E/S. Ce dernier mesure le nombre moyen d’élèves par structure (y compris les groupes) pour 1h de cours. Nous apprenons ainsi que pour le lycée, ce chiffre est de 24,2 élèves en moyenne par heure de cours en 2012, ça fait rêver… (RERS 2012 chapitre 9.12). On observe au passage que ce ratio augmente à nouveau depuis 2008… Ce qui serait intéressant pour évaluer l’effet d’une réforme qui supprime les dédoublements (et de manière éventuellement hétérogène entre disciplines), serait de connaître ce chiffre pour les professeurs de philosophie, afin de suivre son évolution sur plusieurs années… hélas, ce chiffre est indisponible pour le public du moins, mais rien ne nous interdit de construire nos propres évaluations. On peut alors tout simplement et sans grande originalité, considérer le nombre d’élèves en terminales générales et technologiques dans les LEGT publics et le diviser par le nombre de professeurs de philosophie en LEGT (en prenant soin de comparer des chiffres relatifs à la même zone géographique : France métropolitaine seule ou avec les DOM, etc.). On obtient alors un indicateur correspondant au nombre moyen d’élèves par professeurs de philosophie (appelons ce taux : E/Pph). Or, on constate un point bas de ce ratio au moment de la réforme de 1999-2002, au milieu d’une courbe qui remonte depuis.

trois réformesRéforme 1 (92-95)Réforme 2 (99-02)Réforme 3 (10-13)
nbre élèves Tles (x1000) 395 rentrée 95 379,7 rentrée 2000 362 rentrée 2011
nbre prof. de Philo 3999 rentrée 1995 4115 rentrée 2000 3742 rentrée 2011
Rapport E/Pph 98,8 (en 1995) ces ratios indiquent ici une tendance plus qu’une mesure scientifique 92,3 (en 2000) 96.7 (en 2011)

- Au-delà donc des réformes qui en jouent, et au risque de rappeler un truisme, nos conditions de travail sont surdéterminées par cette réalité structurelle de la démographie et par le choix politique d’ouvrir le robinet des concours externes. La baisse des effectifs élèves des années 90 combinée à des créations de postes (en nombre supérieur aux départs à la retraite) ont contribué, au-delà des effets de la réforme Jospin, à améliorer nos conditions de travail. Il faut dire que cette décennie avait encore l’ambition – du moins dans sa première moitié - d’amener au bac et selon la formule du ministre Chevènement (en 1985), 80% d’une classe d’âge (on passera en effet de 30 % en 85 au double en 95, pour stagner ensuite). A partir de la réforme Allègre, la courbe s’inverse lentement et s’accélère nettement avec le quinquennat de Sarkozy (2007-2012). Cette décennie est sans excuse, le processus de démocratisation du lycée est en panne, la baisse démographique du nombre de nos élèves se poursuit (sauf en collège) servant d’alibi à la suppression de 57 000 postes, alors que les créations de postes aux concours externes baissent de plus de moitié (dans des proportions inversement proportionnelles on s’en doute, au nombre croissant de non-titulaires). Quant à la philosophie, derrière le vernis des dédoublements accordés en série S, le ratio « départs à la retraites/concours externes » nous est à ce point défavorable qu’il décime nos rangs (quasiment au sens propre du terme).
- Or, si les réformes mises en œuvre en phase de baisse démographique pédalent pourrait-on dire, dans une descente avec le « vent dans le dos », la réforme actuelle doit se préparer à un vent contraire alors que les départs à la retraite atteignent un pic (et pas seulement en philo). Rappelons également que si la démocratisation du lycée doit reprendre un jour sa progression, le taux d’encadrement ne peut plus être le même que celui de 1985, ni même de 1992 au moment de la réforme Jospin. Aussi, pour revenir à un taux (E/Pph) comparable à celui de l’année 2001-2002, il nous manquerait d’office (+/-) 180 professeurs de philosophie. Si de plus nous tenons compte des départs à la retraite prévisibles (100 collègues ont eu 61 ans en 2012, il y en aura 173 en 2013, 163 en 2014…), et sans même parler le la poussée démographique qui s’annonce, il est aisé de voir que les 75 postes aux concours en 2011, les 95 postes en 2012 et les 140 pour 2013 ne feront pas le poids, sauf à recourir aux non-titulaires (contractuels). Aussi, il devient urgent d’ouvrir massivement les concours externes et internes, ce qui supposerait une sérieuse revalorisation salariale de la profession… Ne perdons pas non plus de vue ces deux autres redoutables « variables d’ajustement » que sont l’âge de départ à la retraite et nos maxima de services garantis par les décrets de 1950, mais pour combien de temps ?

Les effets les plus néfastes de la contre-réforme Chatel ne sont donc pas seulement derrière nous. Certes, rien n’est gravé dans le marbre, mais au-delà de la question cruciale du rétablissement des dédoublements et des horaires, le défi du recrutement sera décisif pour savoir si la « réforme » Chatel deviendra pour finir, la « réforme » Peillon !

Pour le groupe philo, Jean-François Dejours.

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