2010

Sujet de brevet 2010 : pauvre Colette…

Depuis 2 ans, les sujets de brevet sont de moins en moins conformes au programme de 3ème et de plus en plus dans « l’esprit » du socle commun.

Les questions n’ont d’analyse que le nom : il s’agit le plus souvent de vérifier la capacité des élèves à comprendre les éléments les plus explicites du texte, sans les amener à faire le moindre effort d’interprétation. Les questions d’étude de la langue sont posées pour elles-mêmes, sans lien avec le sens du texte. Bref c’est le cloisonnement qui prime, comme dans les nouveaux programmes de collège qui, rappelons-le, ne seront applicables en 3ème qu’à la rentrée 2012 (brevet juin 2013).

Vous avez été plusieurs à écrire au SNES votre indignation contre le sujet de juin dernier, qui invitait les élèves à faire un contresens sur un texte de Colette.

Voici des extraits d’un de ces courriers :

« Ce mercredi 30 juin, je suis donc convoquée à la réunion d’harmonisation qui précède la correction des copies : une feuille est distribuée aux correcteurs avec des réponses rédigées et un barème précis.

Je découvre avec plaisir le texte de Colette. Il y est question d’une « jeune maman » qui oublie délicieusement ses deux gosses et s’enivre, les joues chaudes, d’un roman mystérieux » pendant que les enfants sont mis « à cuire ensemble sur la plage. Les uns rôtissent sur le sable sec, les autres mijotent au bain-marie dans les flaques chaudes ». L’extrait est bref (environ 25 lignes), empli d’ironie, et il y est question du plaisir de la lecture qui suscite l’évasion. Les choses se compliquent lorsque la « jeune maman » est dérangée par son « gros petit garçon »
qui vient lui raconter très calmement que sa soeur s’est noyée. La maman, absorbée par sa lecture et qui n’a d’abord pas prêté attention aux appels de son enfant, se lève en panique pour constater que sa fille joue tranquillement dans le sable.

Voilà pour le texte.

Venons-en aux questions : après avoir invité les élèves à constater que les enfants étaient comparés à de la nourriture, la question 3 annonce la couleur : A) Que fait la mère dans le premier paragraphe ? Réponse attendue : elle lit. B) Par rapport à ses enfants quelle est la
conséquence ? Réponse attendue : elle ne les surveille pas et ne s’occupe pas d’eux.

Je sens que vous commencez à voir où je veux en venir, mais ne tirons pas de conclusion hâtive. Pour l’instant nous en sommes seulement à : une femme qui lit ne peut être une bonne mère.

Poursuivons.

Arrivés au IV, quelle n’est pas notre stupeur à nous correcteurs (très majoritairement correctrices) de lire : « En vous appuyant sur l’ensemble de vos réponses, indiquez si la mère vous paraît correspondre totalement à l’expression « grande personne civilisée » et l’enfant à
l’expression « petit enfant sauvage ». Justifiez votre réponse ».
Réponse attendue : Non, la mère n’est pas une grande personne civilisée car non seulement elle ne surveille pas ses enfants mais en plus elle se permet de faire des reproches à son fils. Et non, le petit garçon n’a rien de sauvage puisqu’il est responsable et fait preuve de maturité en venant prévenir sa mère.

Ne rigolez pas, vous qui avez tous reconnu dans ce petit morveux un gamin qui ne supporte pas de foutre la paix à sa mère trente secondes sur la plage !

Les réactions ne tardent pas. Pugilat collectif : il est hors de question de mettre des points à un gamin expliquant que cette femme n’est pas civilisée alors qu’au contraire il serait aisément défendable d’expliquer que lire est une entrée dans la « civilisation », terme polémique s’il en est.

Le débat s’engage, rapidement coupé par une voix évidemment masculine – rendons hommage malgré tout à cet être courageux qui s’exposait à la fougue de ses pairs : « Ecoutez, je m’excuse auprès de toutes les jeunes mamans, mais on n’est pas là pour discuter du sujet, on est là pour corriger », le mot « féminisme » a dû être lâché. Ecoutons-le. Ne réfléchissons pas, soyons bourrins. Et surtout ne demandons pas à nos élèves de réfléchir non plus.

Reste le meilleur. Le sujet de rédaction : « Un peu plus tard, le père rejoint sa famille à la plage. Un dialogue s’engage entre les trois personnages : la mère explique à son époux ce qui vient de se passer ; Jojo proteste ; le père tente de les réconcilier »

La perche est donc tendue et les élèves ne s’y trompent pas : Avec l’arrivée de la virilité pacificatrice ont lieu tous les débordements. Le père s’adresse à sa femme et à son fils sur le même ton infantilisant et moralisateur ; il s’offusque « mais qu’est-ce qui est plus important,
ton bouquin ou tes gosses ? Un livre tu peux en racheter mais tes gosses ? » ; il menace « je ne te payerai plus jamais de vacances et dés qu’on sera à la maison tu iras dans ta chambre » (à la mère, bien sûr ». La « jeune maman » « baisse les yeux et prend conscience de sa faute. Elle
promet qu’elle ne lira plus ». Dans les meilleurs cas, puisque l’on trouve aussi : « il lui mis une gifle et l’obligea à demander pardon à son fils ».

Je ne blâme pas ces élèves de Seine Saint Denis avec lesquels toute l’année les équipes s’attachent à travailler sur l’égalité des sexes, à lutter contre toutes les formes de sexisme.

Je m’insurge contre un sujet de brevet (…) qui incite les élèves à s’interroger sur la moralité d’une femme là où l’enjeu de l’extrait est tout autre : évoquer le plaisir hallucinatoire provoqué par la lecture de romans, l’ivresse de tels moments.

Sûr que nos élèves filles n’en connaîtront rien elles qui ont bien retenu la leçon : elles ne liront pas puisqu’elles seront de bonnes mères.

Colette, retourne-toi dans ta tombe ! »

Pour ceux qui n’auraient pas eu la chance d’être de correction de brevet, le sujet est téléchargeable ci-dessous.

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