Contributions - Débats

Un nouveau catéchisme d’économie

Par Christian Laval, professeur de SES, Institut de recherche de la FSU

Enseigner, c’est dominer, pour reprendre une formule du XIXe siècle. L’État a eu bien du mal à refouler l’Eglise hors du domaine de l’enseignement, ce qu’il n’a pas réussi partout et au même degré. L’État éducateur est aujourd’hui un peu partout attaqué par une nouvelle puissance temporelle qui fait valoir ses droits sur l’enseignement : l’Entreprise (ou plus exactement ses représentants « autorisés », groupes patronaux, lobbies divers, presse-relais, porte-voix politiques) veut devenir à son tour la nouvelle puissance spirituelle.

Un exemple trop peu connu l’illustre suffisamment : l’Union européenne fait de la « culture d’entreprise » l’une des « compétences clés » à transmettre aux élèves depuis la maternelle jusqu’à l’université. La dénaturation des SES fait partie de ce mouvement général, au même titre que l’introduction de la « culture des résultats », de l’évaluation de la performance, de la mise en concurrence par les différentes réformes de l’enseignement.

Les think tanks patronaux comme l’Institut de l’Entreprise, leurs relais politiques comme le CODICE du Ministère de l’économie et des finances ou le Haut Conseil de l’éducation, les façades académiques comme la Commission Guesnerie et d’autres encore, ont tous eu pour but, depuis une dizaine d’années, la réduction des SES à un simple enseignement des « fondamentaux » de l’économie, au nom de la scientificité supposée indiscutable de l’outillage microéconomique. « Par fondamentaux », il s’est agi surtout de transformer les SES en un catéchisme pro-marché et pro-entreprise.

Même pour ceux qui en doutaient, et ils furent un certain nombre parmi les enseignants de SES, la cruelle réalité de cette stratégie est apparue le jour où ils purent prendre connaissance du nouveau programme de 2nde, lequel en tant « qu’enseignement d’exploration », leur a laissé deviner ce que seront les programmes de Première et de Terminales. Cette stratégie menée par un petit nombre de personnalités multicasquettes à cheval sur la finance et la politique a sa cohérence, même si son fondement est simpliste. Résumons-la. Il convient de fournir une formation économique à tous les lycéens pour une raison tout à la fois politique, idéologique et …économique.

La défiance vis-à-vis de « l’économie de marché », la résistance aux réformes libérales, les mobilisations sociales récurrentes, la lenteur avec laquelle le parti socialiste mène sa conversion au néolibéralisme, tiennent au fait que les Français ont une mauvaise image du capitalisme. S’ils ont cette mauvaise image, c’est qu’ils n’ont pas de vraie formation « scientifique » en économie. Cette « exception française » constitue un obstacle idéologique aux réformes, une menace politique, un frein social à la compétitivité de la France et de ses entreprises.

Conclusion : donner aux jeunes une image positive des entreprises françaises, « naturaliser » le marché et ses mécanismes, chasser des programmes la « sociologie compassionnelle », selon l’expression du rapport Guesnerie, voilà qui devrait contribuer sur le terrain scolaire à réorienter l’esprit public français dans le bon sens, à l’aligner sur la norme mondiale de l’adhésion aux « valeurs du marché ». En un mot, les raisons prétendument scientifiques et pédagogiques de la réforme des SES visent à justifier la liquidation d’un enseignement regardé depuis longtemps par les stratèges de cette normalisation comme une anomalie scandaleuse.

Pourtant, et c’est une chance pour les SES, cette tentative de liquidation arrive bien tard, peut-être trop tard, à un moment où les dérèglements du capitalisme néolibéral et leurs conséquences sociales ridiculisent d’avance tout retour à un « catéchisme d’économie politique » tel que l’entendait Jean-Baptiste Say, c’est-à-dire une « une instruction familière destinée a rendre communes les principales vérités de l’économie politique ». Ce « catéchisme » avait au moins l’excuse de l’époque. On était en 1815. Il n’en a plus aucune aujourd’hui.

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