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Note
de lecture : « Existe-t-il une culture adolescente? »
(P.
Bruno, éditions InPress, 2000)
définir
l'adolescence:
la
culture adolescente soit n'existe pas dans la recherche, soit
est renvoyée à la culture banlieue, en
privilégiant du coup certaines pratiques culturelles
(rap
) qui ne sont pas la pratique majoritaire des jeunes
(on oublie par exemple l'importance de l'écoute de la
radio chez eux). Mais la définition elle-même de
l'adolescence pose problème. Un accord se fait sur la
séparation entre l'enfance et l'adolescence, même
si au niveau international on parle d'enfant jusqu'à 18
ans. La culture enfantine dure jusqu'à 8-9 ans. au-delà,
à partir de 10-11 ans on est dans la préadolescence
( consommation privilégiant les vêtements,
audiovisuels spécifiques). Cette précocité
est le fait en particulier des enfants de classes moyennes
intégrées, pour qui elle est un signe de
distinction (Bruno se situe dans le courant de Bourdieu) et un
atout scolaire. L'adolescence proprement dite commence
physiologiquement vers 12-13 ans. Les problèmes de
définition portent surtout sur le moment de la sortie de
l'adolescence, et les subdivisions, la distinction (ou non)
d'avec ce quon appelle les jeunes. Collégiens et
lycéens restent fortement dépendants de la
famille et de l'école, même si, au niveau de leur
sociabilité, les adolescents deviennent autonomes par
rapport à leur famille. Les ruptures éventuelles
et violentes avec le milieu familial étant plutôt
lié à l'influence de la scolarisation (parents
n'ayant pas fait d'études et apparaissant comme barbares
et moins compétents par rapport à des jeunes qui
ont intégré quand même des choses de leur
scolarisation). Certains distinguent post-adolescence, après
le lycée, (dépendance économique, mais
indépendance résidentielle) et jeunesse
(indépendance résidentielle et économique,
mais pas encore de stabilisation dans l'emploi et la famille),
d'autres regroupent les 12-25 ans dans un même ensemble.
une
culture adolescente:
elle
se définit moins par sa spécificité (cad
des pratiques qui n'appartiendraient qu'à l'adolescence)
que par son uniformisation relative des pratiques, quel que
soit le milieu social, uniformisation due à la
prolongation de la scolarité, qui réduit
les inégalités face à la culture, à
la fois par le haut (rejet de pratiques telles que l'opéra,
y compris dans des milieux aisés) et par le bas
(élévation du niveau moyen de consommation
culturelle). Les principaux loisirs reposent sur la
consommation de produits audiovisuels au sein de la cellule
familiale. Mais il y a frustration à cause de l'écart
entre l'importance de leur temps libre, et les difficultés
d'accès (financières, géographiques) aux
pratiques les plus valorisées.
Mais
au-delà de cette uniformisation, il y a quand même
des distinctions (tranches d'âge, distinctions sociales:
11% ont un rapport à la culture d'éclectisme, 11%
un rapport de rébellion, et adoptent un modèle
culturel de sorties, ce sont des ados de milieux favorisés
de grandes villes. 20% ont une culture conformiste proche des
stéréotypes que l'on applique aux adolescents
(ciné, jeux vidéo, discothèques, cinéma).
Les 60 % restants sont dans des rapports d'éloignement
et de frustration (milieux populaires, habitants des petites
agglomérations et des zones rurales).
Les
débats entre sociologues: les différences
culturelles et de valeurs davec la culture des adultes
actuels sont-elles liées au cycle d'âge (donc,
quand ils seront adultes, ils changeront de comportements et de
valeurs) ou à un effet génération (ces
changements les accompagneront toute leur vie). Il semble qu'il
y ait une uniformisation, quelle que soit leur origine ou leur
diplôme sur le libéralisme des murs: chacun
doit choisir son mode de vie en refusant les contraintes
religieuses, familiales etc. par contre, il y a un clivage très
fort selon les diplômes par rapport à
l'universalisme : les jeunes faiblement diplômés
rejettent les valeurs universalistes, les jeunes les plus
diplômés y adhérent.
consommation
culturelle et consommation cultivée:
la
consommation est une modalité privilégiée
d'affirmation adolescente, puisque déclinent rituels et
structures qui délimitaient l'adolescence (par ex le
bizutage...). Les entreprises qui se spécialisent dans
la consommation adolescente sont plutôt des entreprises
moyennes (vêtements, médias). La consommation par
marques, qui remplace la consommation par personnages
caractéristique de l'enfance, n'est pas incitatrice à
une consommation effrénée, mais fait porter la
décision d'achat déjà prise sur une marque
bien précise. Les adolescents ne les surinvestissent pas
affectivement, c'est justement pour cela qu'ils se permettent
de céder à la publicité, parce que ce
n'est pas vital, alors qu'ils sont beaucoup plus critiques sur
ce qui les touche en profondeur. Les entreprises vendent de
moins en moins de rêves aux adolescents, de plus en plus
de culture et de sens de la distinction, qui se caractérisent
en particulier par le détournement des référents
culturels - ce qui veut dire que les ados se sont incorporés
ces référents culturels, pour qu'ils en
perçoivent le détournement, la scolarisation a
donc bien servi à quelque chose- et par la plus-value
culturelle, qui valorise le patrimoine. (là aussi, effet
de l'imprégnation scolaire). Le livre donne pas mal
d'exemples des stratégies marketings pour récupérer
la clientèle des ados.
Le
poids croissant du marché est contrebalancé par
l'élévation des compétences, en
particulier critiques, des jeunes consommateurs. "la
culture adolescente possède une réelle dimension
consumériste, et ce d'autant que la consommation
adolescente possède une réelle dimension
culturelle. La porosité des frontières joue dans
les deux sens".
diversité
et complexité de la culture de masse.
"La
culture juvénile de masse n'est ni une sombre menace, ni
une heureuse alternative à la culture scolaire avec
laquelle elle présente au contraire de fortes
ressemblances. Par ailleurs, les craintes ou grandes
espérances que certains ont pu placer dans son rôle
uniformisateur ou égalitaire semblent d'autant plus
vaines qu'elle permet sous une apparente communauté
de signes l'expression d'une large palettes de goûts et de
dispositions potentiellement distinctives.
Le
plus novateur du livre (et le plus rassurant pour nous, on sert
bien à quelque chose!): la production de masse est de
plus en plus complexe, même si nous ne le réalisons
pas, parce que nous sommes baignés dedans. Les
compétences de lecture au sens large, qui permettent de
donner du sens avec une économie de plus en plus grande
de signes s'améliorent, mais elles nous semblent
naturelles. Mais cela n'empêche pas les producteurs de
produire des uvres pauvres, ne serait-ce que parce qu'ils
croient que le niveau baisse. (le même phénomène
joue pour la télé: on donne des produits nuls aux
spectateurs aux heures de grande audience, cela sera regardé
parce que l'on regarde systématiquement à ces
heures-là, mais quand on donne des choses de qualité,
c'est tout autant apprécié. Cela devrait
d'ailleurs nous inciter à nous méfier devant les
discours "le niveau baisse", parce que les
professionnels culturels le croient, et produisent des
nullités).
Cette
production intègre de plus en plus des valeurs
esthétiques ou littéraires de la culture "lettrée"
diffusée par le système scolaire. (émergence
de la légitimation par l'auteur, volonté de
constitution d'un corpus "classique"). Même dans
les uvres sérielles de masse, les intrigues se sont
complexifiées, les théories critiques ont été
incorporées, les récits naïfs se sont
marginalisés. Des techniques narratives réservées
longtemps à la littérature savante vont être
incorporées dans la production de masse (polysémie,
focalisation multiple...). Distance critique et intertextualité
se développent. L'humour des uvres pour adolescents
est un humour parodique savant et distancié.
Autre
conséquence de la massification et de la prolongation de
la scolarisation: la structuration scolaire des univers
ludiques,(jeux vidéos, par ex) avec la succession de
niveaux de plus en plus complexes, des redoublements, des notes,
et des inégalités de conditions fondées sur
des inégalités de mérite. La notion de
classification par la compétition et la réussite
(et non par la naissance sociale), dorigine scolaire,
envahit toute la culture pour jeunes, avec dailleurs son
lot d'angoisses: les jeunes vivent dans un monde où
toutes les épreuves sont en permanence à rejouer,
à revivre, (après chaque devoir rendu, il y aura
un autre devoir, où il faudra de nouveau rejouer la note)
avec à chaque fois un destin social en conséquences:
on survit et on passe dans la classe suivante, ou on est
éliminé.
Mais
cette culture de masse pour ado privilégie des modes
d'expression très souples pour permettre à des
publics très divers d'y pénétrer. Diversité
des sens, mais aussi diversité des usages d'un même
bien culturel. (par ex les jeux vidéos, dont l'usage sera
différencié par la possession d'un capital
économique, culturel, social ).
les
médiations culturelles:
l'offre
publique en direction des adolescents est faible, ce qui laisse
à la culture marchande l'avantage d'apparaître
comme le seul élément fédérateur de
la classe d'âge. Elle s'est élargie après
1981 (politique culturelle de Lang reconnaissant des publics
exclus jusque-là de la reconnaissance culturelle et
sociale), mais reste encore très fragmentée, à
la fois dans son offre et ses acteurs, mais aussi parce que le
public adolescent est un public difficile à gérer.
6)les
modèles de comportement proposés aux jeunes par
les médias :
influence,
formalisation? au lieu de croire en la liberté de
l'adolescence ou en l'influence toute puissante des productions
culturelles, il faut travailler sur le système complexe
d'interaction. il y a des analyses précises d'uvres
contestées, en particulier parce qu'elles inciteraient à
la violence, c'est intéressant de voir ce qui choque, ce
qui est toléré: il existe des transgressions dont
personne ne s'émeut (celles accordées dans les
sociétés traditionnelles à la jeunesse
masculine, par exemple, qui seraient intolérable
maintenant, où contrairement à ce qu'on pense on
tolère de moins en moins d'incivilités ou
violences, mais celles aussi des artistes, des dirigeants de la
jeunesse dorée...). Intéressant aussi, la manière
dont le livre montre comme les transgressions attribuées
à la culture des banlieues (rap etc.) sont en fait très
normées. Analyse ensuite des modèles proposés
dans les livres pour adolescents, en particulier les livres
classes moyennes, dont le héros est en général
une fille bonne élève mais critique, créative,
originale, sans problème d'argent, de gauche, mais
acceptant sans problème la discrimination sociale à
l'uvre dans les classes. Autre analyse proposée :
celles des modèles offerts par des séries
d'origine américaine, avec leur système scolaire à
deux vitesses, où ce qui est offert scolairement à
tous n'est plus un signe de distinction, mais où sont
fondamentaux la sociabilité, les compétences
acquises à l'extérieur : créativité,
originalité, savoir-être
Enfin,
dernier intérêt du livre: l'analyse des conseils à
destination des adolescents, conseils récupérés
par la sphère marchande (radio, internet, presse), et une
idée intéressante: les ruptures permanentes des
discours et des valeurs des adultes envers les ados, avec une
contradiction entre les sphères publiques (compétitives,
dures) et privées (où on privilégie des
comportements idéalistes, enchantés), entre les
positions sexuelles et affectives etc.
la
société des adultes semble donc incapable de
répondre avec cohérence au questionnement des
adolescents. Autre constatation: la permanence des stéréotypes,
sous des formes rénovées. Troisième point
intéressant : la reconnaissance très récente
des expressions culturelles adolescentes risque de déboucher
sur la persistance des inégalités sociales: la
reconnaissance de la liberté d'expression adolescente, de
leur créativité, profite actuellement en fait aux
enfants des classes dominantes. S'il n'y a pas de prise en
compte de ce risque, (éventuellement en aidant les
milieux de classes dominés à y accéder
aussi), ces valeurs positives de créativité,
liberté d'expression, reconnaissance de la culture
adolescente risquent d'être rejetées par les
enfants des classes dominées qui adopteraient des valeurs
inverses.
Note
de lecture rédigée par Dominique Comelli
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