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Etat de siège au lycée Roosevelt (Reims)

23 décembre 2009

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Les personnels, les élèves et leurs parents n’oublieront pas leur journée du jeudi 19 novembre. Le passage du Premier Ministre François FILLON, et des ministres Luc Chatel et Valérie Pécresse ont bouleversé la vie du lycée et provoqué des violences inadmissibles. Voici mon témoignage et celui des parents, les dégâts provoqués, les réactions et le soutien aux jeunes devant la justice.

Enseignante, je venais au lycée Roosevelt le jeudi 19 novembre après-midi, j’ai vu une manifestation pacifique de jeunes dans la rue aux abords du lycée, dont les slogans s’opposaient à la réforme des lycées.

A l’approche de l’heure d’arrivée du cortège officiel des ministres, j’ai entendu le Proviseur du Lycée proposer au dirigeant des forces de police d’intervenir pour inciter les élèves à reculer un peu. Ceci lui a été refusé : « occupez-vous de l’intérieur du lycée, moi c’est la rue ». Le proviseur est rentré à l’intérieur et aussitôt, le responsable des forces de l’ordre a, sans aucune sommation, fait avancer ses hommes avec boucliers et matraques. Les boucliers serrés compressaient les premiers rangs des élèves, bloqués par les rangs suivants qui ne savaient pas qu’il fallait reculer, ce qui a provoqué des bousculades violentes, des chutes. Bloqués par la foule, des lycéens ayant cours ont été assimilés à des manifestants, et certains se sont plaints d’avoir reçu des coups. Une vieille dame promenant son chien a été bousculée et s’est plainte…

Les forces de l’ordre ont fait traverser leurs rangs à quelques jeunes qui se sont retrouvés séparés des manifestants. Je suis intervenue à deux reprises en voyant des élèves très jeunes maintenus au sol, face contre terre, par trois policiers puis frappés, menottés, et arrêtés. J’ai dit : « vous savez que vous êtes en train de frapper un enfant  » puis « quelle éducation vous donnez à nos jeunes ! », ce à quoi l’un des policiers m’a répondu ensuite « et vous, quelle éducation vous donnez aux jeunes ? ». Malheureusement mes interventions n’ont pas permis de faire cesser les coups, et je reste encore très choquée.

Je suis restée un moment devant la porte du lycée, les jeunes étant repoussés de plus en plus loin vers le pont de Laon. A ce moment-là, il n’était plus possible d’arriver normalement au lycée si bien que des lycéens ayant cours ont été assimilés à des manifestants, et certains se sont plaints d’avoir reçu des coups. Des professeurs ont dû faire appeler l’administration pour que la police les laisse entrer. Ayant réussi à rentrer, j’ai constaté à l’intérieur du lycée un déploiement de forces impressionnant : chiens et démineurs dans la cour, policiers partout y compris sur les hauteurs.

Les parents d’élèves ont dénoncé la «  mise en garde à vue d’élèves, majeurs comme mineurs, dans des conditions déplorables, pour des enfants qui ne sont pas des délinquants, contrairement à ce que les services de sécurité laissent entendre ; la comparution immédiate au tribunal ; les violences physiques, morales et psychologiques que des adultes ayant le pouvoir et la force sous couvert de légalité, ont fait subir à des enfants qui ne voulaient qu’exprimer leur opinion à l’occasion de cette visite pour certains ou rejoindre leur classe pour d’autres ; cette théâtralisation dés qu’un ministre se déplace et cette instrumentalisation de nos enfants et des personnels au service d’une communication d’Etat ».

Les ministres sont repartis, mais les dégâts restent. La vie du lycée a été bouleversée, des élèves traumatisés, brutalisés, arrêtés : des lycéens mineurs toujours en instruction judiciaire dans l’attente de leur jugement (ou de leur relaxe), des majeurs condamnés à 2, 3 ou 4 mois de prison avec sursis et inscription au casier judiciaire leur fermant la porte à de nombreux métiers. Tout cela pour un événement non seulement inutile mais contre-productif puisque les ministres n’ont eu qu’une vision déformée de la vie du lycée.

Pourquoi est-ce que dans une démocratie, des ministres ne peuvent voir un lycée fonctionner normalement avec les cours et les contrôles prévus ce jour-là ? Pourquoi est-ce que dans une démocratie, des ministres ne peuvent voir de loin ou entendre des manifestants qui protestent contre leur réforme ? Comment promouvoir les valeurs de citoyenneté et de démocratie auprès des jeunes, témoins ou victimes de tels agissements ?

Le même jour, les ministres et les nombreux journalistes les accompagnant, constatant que tout allait pour le mieux dans le meilleur des mondes, la réforme des lycées était annoncée…

Réactions et soutien.

- Vendredi 20, le lendemain, 4 jeunes passent en comparution immédiate en présence d’une assistance nombreuse dont, bien sûr, des représentants de la FSU, du SNES et du SNESUP.
- Mardi 24, jour de la grève, 4 fois plus de jeunes ont manifesté et montré que, lorsque les forces de police jouent simplement leur rôle d’encadrement de manifestation, ils défilaient dignement avec des slogans fermes contre la réforme des lycées et contre les violences du 19 novembre.
- Jeudi 26, les personnels et parents d’élèves du lycée ont appelé à un sit-in pacifique devant le lycée. A cette occasion, des témoignages oraux ont été entendus, des témoignages écrits recueillis, et la motion votée par le CA, transformée en pétition, a été signée.

Un comité de soutien s’est constitué jeudi 3 décembre, à l’appel des responsables des parents d’élèves et du personnel du lycée Roosevelt, des organisations SNES, SNESUP, FSU, CGT, Solidaires, CFDT Interco, UNEF, Ligue des Droits de l’Homme, Ligue de l’Enseignement Marne. Il a décidé :
- de distribuer le plus largement possible une informa tion sur les évènements provoqués par le déplacement du Premier Ministre François FILLON et deux ministres, en insistant sur la réponse policière violente et disproportionnée à une manifestation pacifique, sur ces évènements révélateurs d’un climat détestable en France, sur l’usage de la violence à l’encontre du mouvement social et les restrictions accrues au droit de manifester, sur l’apaisement rapide par l’abandon de toutes poursuites et condamnations à l’égard des jeunes interpellés (3 étudiants et lycéens majeurs, 5 lycéens mineurs).
- une pétition de soutien, rédigée à partir de la motion votée au Conseil d’Administration du lycée Roosevelt ; ¨ le recueil de témoignages pour montrer la réalité des évènements et pour aider les avocats ;
- une collecte afin que les frais d’avocat ne coûtent rien aux jeunes inculpés ;
- une nouvelle réunion jeudi 17 décembre à 20h.

Claude Lambert, professeur au Lycée Roosevelt