Année 2017-2018

Plan étudiant : le mot et la chose (Nantes)

« Les français [...] détestent les réformes »(1) mais le nouveau gouvernement s’était engagé à éviter un nouveau « scandale APB ». Après un simulacre de concertation(2), un vaste « plan étudiants » a été annoncé. Marshall, quinquennal, B, de carrière… un plan, c’est bien plus vendeur. Ce terme est pourtant bien le cache-sexe d’une réforme de l’accès au supérieur, qui va entraîner, en amont, celles du bac et du lycée.

PARCOURSUP MIEUX QU’APB ?

Un nombre grandissant de filières(3) a opté ces dernières années pour le tirage au sort. A la fin de cet été, des bachelier-ères sont par ailleurs resté(e)s sans affectation. La faute à APB ? Celles et ceux resté(e)s sur le carreau avaient pourtant fait des voeux estampillés « pastille verte », dont l’accès n’était normalement pas limité mais l’a été faute de places suffisantes. APB n’y est pour rien : tout cela s’explique par la baisse des moyens accordés aux universités depuis le début des années 2010, alors que la hausse démographique était évidemment prévisible.

C’est donc un choix politique de réduire le nombre de places en proportion des jeunes qui veulent faire des études : comme chacun sait, « tout le monde n’a pas sa place » à l’université. Il convient donc de trier le bon grain de l’ivraie. C’est précisément le but de la réforme du gouvernement : elle met fin au tirage au sort, mais généralise la double sélection à l’entrée de l’université en en conditionnant l’accès aux résultats scolaires, et en développant le recrutement sur dossier.

Toujours comme chacun sait, « c’est plus juste ». Vraiment ? La nouvelle plateforme de formulation des voeux d’orientation post-bac décrira les formations disponibles. Leur description sera accompagnée des taux de réussite et d’insertion professionnelle. C’était d’ailleurs déjà le cas sur APB. Par exemple, un élève de terminale STMG qui essayait de s’inscrire en L1 de sociologie voyait apparaître le message : « Pour cette mention de licence, en 2014-2015 et au niveau national, le taux de passage de première en deuxième année pour un candidat titulaire du baccalauréat technologique obtenu en 2014 est de 43,8 % ». Outre que ces statistiques sont nationales et livrées sans élément de comparaison(4) ni d’explication, on peut légitimement s’interroger sur les effets, sur les futur(e)s bachelier(ère)s, de l’accumulation de messages négatifs dépersonnalisés et excluants.

En plus de ces informations statistiques, la plateforme décrira les « attendus » de chaque formation. Comme ces « attendus » portent sur le niveau scolaire, les formations, pour formuler leurs réponses, prendront en compte les bulletins de 1ère et Terminale, ainsi que les résultats aux épreuves anticipées, voire « la motivation » des futur(e)s étudiant(e)s. Autrement dit, il s’agit moins, pour les formations du supérieur, de communiquer aux élèves ce qu’il faut savoir et savoir faire en début de cursus que de décider elles-mêmes qui possède les « attendus » et qui est « motivé(e) », pour choisir leurs futur(e)s étudiant(e)s. Mais comme les universités souffrent d’un manque cruel de personnels, comment les dossiers pourront-ils être étudiés de manière qualitative ? Les résultats scolaires seront certes déterminants, mais ce sont surtout les établissements d’origine qui le seront, d’autant plus si le bac est réformé dans le sens que souhaite le gouvernement(5).

Parcoursup prévoit que toutes les formations post-bac, même celles dites « non-sélectives », puissent répondre par « oui », « non », « en attente » (d’un désistement), ou « oui, si » (le bachelier se soumet au « contrat de réussite pédagogique »(6)). Du côté du lycée, c’est tout un arsenal qui est développé : deux professeurs principaux par classe, « semaines de l’orientation », « étudiants ambassadeurs », services civiques dans les CIO, développement du tutorat, introduction de l’AP et des TPE dans le « parcours avenir », compagnonnage, rencontres et « cordées de la réussite » avec le patronat, sites et ressources en ligne (Onisep, « monorientationenligne », MOOC sur la plateforme FUN), fiches avenir sur lesquelles le conseil de classe émet des conseils au 1er trimestre puis des avis au 2ème trimestre. Si ce sont in fine les formations du supérieur qui sélectionnent, on se demande bien à quoi tout cela va servir, si ce n’est à contraindre, par anticipation, certain(e)s élèves à opter pour une orientation jugée moins difficile à obtenir, alors qu’une orientation choisie et valorisante est aussi une source de progrès scolaire. Le nouveau système va par ailleurs donner mécaniquement de nombreux clients aux formations privées payantes : les offres privées de dispositifs de remédiation vont se développer et les formations privées déjà en forte croissance depuis 15 ans(7) se frottent certainement les mains.

LA FIN DE LA « SÉLECTION PAR L’ÉCHEC »(8) ? NON, MAIS LA FIN DE LA NON-SÉLECTION À L’ENTRÉE À L’UNIVERSITÉ, OUI !

L’année prochaine, 45 000 étudiant(e)s devraient rejoindre l’enseignement supérieur, sans autre investissement de l’État. Le ministère chiffre à 800 millions d’euros le coût des redoublements et des réorientations en licence. Dans ces conditions, pourquoi s’encombrer avec des étudiant·e· s qui risquent d’échouer ? Ce calcul cynique conduit à gérer des flux sans réfléchir sérieusement aux conditions nécessaires à la réussite : il faut « réorienter », « dévier », « barrer la route » à certain(e)s. Les moins méritant(e)s ? Cette réforme freinera surtout la poursuite d’études des élèves issu·e· s des milieux populaires, et de celles et ceux qui viennent de l’enseignement professionnel.

Cerise sur le gâteau, cette réforme permettra d’augmenter les taux de réussite… des universités ! Ce dont elles pourront se prévaloir dans le cadre de la concurrence nationale et internationale à laquelle elles sont déjà soumises, et que met en scène le classement de Shangaï, ou les hit-parades des « meilleures formations » qu’une certaine presse publie de manière saisonnière.

Le gouvernement a beau bannir de son vocabulaire les mots sélection, concurrence et excellence, et les remplacer systématiquement par liberté, ouverture et diversité, son projet est bien celui d’une mise en concurrence généralisée dans le supérieur.

Pour les inspirateurs de la politique macronnienne, c’est là en effet, la condition d’une amélioration du système…, mais au profit d’un petit nombre de privilégié(e)s.

Dans sa contribution envoyée à l’équipe de campagne Enseignement Supérieur et Recherche de Macron, l’universitaire Gary-Bobo(9) préconise de développer le crédit bancaire aux étudiant(e)s pour augmenter les droits d’inscription dans le supérieur, de contractualiser la grande majorité des enseignant(e)s-chercheur(euse)s qui seraient recruté(e)s et promu(e)s par un « sénat académique »(10), de multiplier des « instituts » professionnalisants car « cela délestera les premiers cycles classiques », de cantonner le diplôme national aux formations non sélectives restantes, et de le remplacer dans les autres par des « bachelors » ayant des valeurs variables selon l’université où ils auront été préparés.

« MUSCLER » LE BAC ? NON, MAIS LE « RÉFORMER » POUR EN FINIR AVEC LE BAC COMME CLÉ D’ACCÈS À L’UNIVERSITÉ, OUI !

Tout cela fait du baccalauréat un simple diplôme de fin d’études, qui n’est plus le premier grade universitaire bien qu’il en conserve l’appellation (il n’est plus la condition nécessaire et suffisante pour l’inscription à l’université). Jean-Michel Blanquer, en fin connaisseur du système scolaire, déclarait dans Le Parisien du 13 novembre : « Les Français, à juste titre, sont d’assez fervents défenseurs de cet examen. Mais on voit bien que le bac tel qu’il existe aujourd’hui est arrivé à la fin d’une époque et qu’il faut passer à autre chose. Il faut en finir avec le bachotage ». Il a ensuite livré quelques détails supplémentaires : « Notre fil directeur est surtout d’aboutir à quatre matières pour les épreuves finales » de l’examen. Les autres matières seraient quant à elles évaluées tout au long de l’année scolaire sous forme de contrôle continu, « selon des modalités qui garantiront l’égalité des conditions de passation sur l’ensemble du territoire ». Voilà qui rassure, et coule de source ! Vraiment ? Les élèves auraient donc la possibilité de choisir quatre matières pour les épreuves terminales.

Pour séduisante que cette idée puisse paraître, donner plus de choix (apparent) aux élèves et aux familles peut entraîner des effets pervers. Ces choix sont aisés pour celles et ceux qui réussissent le mieux scolairement et socialement : ils sauront identifier les disciplines en cohérence avec leur parcours antérieur et leur projet, celles qui sont les plus valorisantes aussi. Les inégalités qui existent déjà risquent de se renforcer avec des filières qui ne s’appelleront plus « filières », mais « parcours », mais en seront d’autant plus différenciées d’un lycée à un autre, et même d’un·e élève à l’autre. Car si les épreuves terminales sont réduites à quatre et la part de contrôle continu renforcée, le bac perdra de sa force nationale. Autrement dit, le risque est grand que les universités n’attribuent pas la même valeur à un bac obtenu dans un « bon » lycée et à celui d’un lycée recrutant majoritairement ses élèves dans des milieux moins favorisés ; donc, que les élèves soient moins jugé(e)s sur leurs dossiers qu’en fonction de leur établissement d’origine.

UNE RÉFORME QUI CHANGE LA NATURE DU LYCÉE, LE SENS DES FORMATIONS DU SECONDAIRE.

Comme les examens commandent par l’aval l’architecture de la formation, il semble naturel que le lycée soit réformé à son tour. Le ministère a déjà communiqué ses projets. En seconde, les actuels enseignements d’exploration deviendraient déterminants dans tous les sens du terme : 25 % de la formation seraient consacrés à ces enseignements « de détermination ».

Pour les financer, les élèves perdraient 1 heure d’histoire-géographie, et les SVT disparaîtraient. En première, le tronc commun baisserait à 50 % des enseignements.

En Terminale, le tronc commun diminuerait encore, et les élèves auraient à choisir quatre « majeures » (en épreuves terminales) et des « mineures » (dont une obligatoire en contrôle continu et un grand oral). Pourquoi pas ? Le fait qu’à la fois le SNALC et le SGEN-CFDT applaudissent des deux mains à ces projets doit nous mettre la puce à l’oreille. Il est troublant que ces deux organisations syndicales, qui se plaisent à s’opposer, s’accordent à ce point sur l’appréciation de la réforme, chacun y voyant la prise en compte de son projet de lycée qui s’appelle d’ailleurs « modulaire » dans les deux cas. Conception méritocratique de la société et/ou bons sentiments, ces tenants d’un lycée « modulaire » sont dans l’idée que les « parcours », par nature individualisés, permettraient de « se débarrasser » des élèves « qui n’ont pas leur place » ou, dans une vision moins violente, à chacun(e) « d’avancer à son rythme et selon ses moyens ». Or, l’abandon de tout horizon commun pour les élèves changerait la nature de nos métiers : de conceptrices et concepteurs de situation d’apprentissage visant la réussite de toutes et tous les élèves qui nous sont confié(e)s, nous servirions l’émergence d’une élite et le renoncement à la même réussite pour les autres.

En somme, ces réformes en cascades sont une mauvaise réponse à ce qui est par ailleurs un vrai problème, celui du niveau des étudiant·e·s à l’entrée dans le supérieur, plutôt que de permettre, avec les conditions appropriées, de repenser l’École comme préparant potentiellement toutes et tous les élèves, de tous les territoires, à la poursuite d’études. Le SNES-FSU engage une campagne pour alerter sur tous ces sujets (lettre aux parents d’élèves, motion à présenter en CA, articles dans la presse syndicale et sur le site national(11)…). Il travaille avec les autres syndicats de la FSU à la construction d’un rapport de force qui soit de nature à empêcher la mise en oeuvre de ces projets. Dans le même temps, la réflexion sur le lycée que nous voulons se poursuit : en mars dernier, des chercheurs(euse)s et enseignant(e)s étaient réuni(e)s pour un colloque initié par le SNES-FSU sur les conditions et finalités d’un lycée pour tous. Les collègues sont en ce moment invité(e)s à répondre à une enquête sur le bac(12). Et dans quelques semaines, les congrès académiques et national auront lieu, qui seront autant d’occasions d’étoffer nos propositions pour le lycée. La section académique invite toutes et tous les adhérent-es à débattre de ces questions dans leur section d’établissement, à nous faire remonter leurs contributions et à déléguer des représentant(e)s au congrès académique !

1 E. Macron en Roumanie, « La France n’est pas un pays réformable, les Françaises et les Français détestent les réformes. »
2 Organisée tambour battant, cette « consultation » a pour le moins interrogé à la fois sur le fond et sur la méthode : http://www.snesup.fr/article/laissez-ouvert-lacces-au-sup
3 Les seules filières STAPS étaient 1 2 en 201 2, 26 en 201 3 et 32 en 2014 à le pratiquer. Pour la rentrée 2015, seulement 8 sur plus de 60 formations n’ont pas instauré de capacité d’accueil. Plus généralement, 54 universités sur 74 ont pratiqué la sélection à l’entrée de la licence à la rentrée 2015, contre 33 en 2014, et 27 en 2013.
4 Dans l’exemple précédent, il aurait été intéressant de comparer ces statistiques avec le taux de passage des bacheliers généraux.
5 Voir infra.
6 Resucée du « compte personnel d’accompagnement », lumineuse idée du SGEN-CFDT, à l’image du CPA... en entreprise ! Autre trouvaille du même ordre (qui rend l’individu seul comptable de ses réussites et de ses échecs) : le « contrat étudiant », qui garantit les droits sociaux à condition pour l’étudiant-e d’accepter l’orientation qu’on lui impose, à l’image de l’inscription à Pôle Emploi conditionnée à l’acceptation d’un travail même s’il ne correspond pas aux qualifications ou aspirations de la personne.
7 +60 % d’effectifs dans le supérieur privé entre 2000 et 201 2, contre 5,5 % à l’université publique.
8 Selon le ministre de l’Education Nationale, Jean-Michel Blanquer, dans la lettre qu’il a adressée aux professeurs de terminale le 1 3 novembre dernier.
9 Professeur en économie de l’ENSAE
10 Constitué des rares enseignant-es titulaires, ce qui permettrait selon Gary-Bobo de « désyndicaliser les universités ».
11 https://www.snes.edu/APB-projet-de-loi-la-marche-forcee.html
12 http://www.snes.edu/Enquetes/index.php/865398

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