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A TRAVERS NOTRE HISTOIRE TROP SOUVENT OCCULTÉE (1) Conserver notre patrimoine

Le présent a souvent comme conséquence des commémorations qui visent à reconstruire un passé fantasmé. La période de l’Occupation – 1940-1944 - est très révélatrice. Dans un premier temps, elle fut purement et simplement ignorée, occultée. Tous les Français avaient été résistants à un régime du Maréchal Pétain considéré comme traître, et au nazisme. Les matérialistes – ils ne sont pas nombreux – se demandaient comment ce régime avait pu survivre aussi longtemps dans un environnement hostile. Seulement par la répression ?

Le présent se transformant, les Français sont devenus collabos, antisémites. La rafle du Vel’ d’Hiv’ remontait à la surface. La police française, en cette fin d’année 1942, avait organisé la chasse aux Juifs, les entassant dans les camps notamment à Drancy où beaucoup d’entre eux, d’entre elles, moururent.

Enfin, allaient se découvrir « les Justes », ceux et celles qui, au péril de leur vie, avaient sauvé des Juifs d’une mort certaine.

Le passé ne se laisse pas d’être décomposé et recomposé. Pour justifier souvent des choix politiques ou cacher une réalité présente que le bon peuple ne saurait voir. Il faut donc toujours se méfier des commémorations. Elles on comme but d’enterrer le présent en donnant au passé toute la place.

Les conséquences sont profondes pour notre histoire culturelle. Dans les années 50-60, peu d’études sérieuses sur l’Occupation. Il faudra attendre les travaux des historiens américains pour que le débat s’engage, qu’enfin la méthode historique prenne le pas sur les clichés, sur les idées toutes faites. Les déportés, s’en souvient-on, ne pouvaient pas faire part de leurs expériences. Ils et elles étaient des survivants donc des lâches, des traîtres sans doute. Dans le même mouvement, l’histoire culturelle s’est trouvée amputée. En même temps que la réalité de cette période, la création musicale française était niée. Particulièrement le jazz français qui existe en tant que tel pendant ces années. Les musiciens de jazz en France sont coupés de leurs homologues américains. Ils ne peuvent plus suivre. Alors ils inventent. Tout le monde veut oublier la période et cet héritage du coup a sombré. Le cliché de l’interdiction du jazz a été pris comme argent comptant. En fait, jamais les concerts de jazz n’ont réuni autant de monde que pendant cette période. Les musiciens avaient des engagements dans des clubs qui n’en finissaient pas d’ouvrir. Ils enregistraient. Les disques ont été redécouverts. Daniel Nevers, sans et avec l’équipe de Frémeaux et associés, a joué un grand rôle dans cette (re)découverte.

Ainsi, Michel Warlop (1), violoniste fou se lançant dans des improvisations risquées, créant avec son quatuor à cordes dans ces années 1941-42 des thèmes essentiels montrant la place que ce génie – oui, le terme n’est pas trop fort – aurait dû occuper, a été complètement oublié. La mémoire est essentielle et il lui arrive de s’opposer au souvenir.

Mais c’est le cas aussi des accordéonistes, de ceux qui ont créé, en lien avec la révolution reinardtienne, un style bizarre, l’accordéon swing. Tout avait commencé avec la redécouverte de Gus Viseur dans la défunte collection « Jazz Time » dirigée par Daniel Nevers.

Frémeaux et associés permet aussi de renouer des liens avec Tony Murena, autre grand dans ce domaine. Il a beaucoup travaillé avec Viseur. Ses accompagnateurs sont tous issus de la cuisse de Django Reinhardt. Les frères Ferret – Baro, Sarane, Matelot – qui habitent, surtout Baro, quelques-uns des thèmes réunis dans ce coffret de 3 CD, pour des enregistrements entre 1939 et 1943 (CD 1 et 15 des 25 plages du CD 2). Ils dévoilent à la fois l’influence profonde et rapide de Django et la capacité de création des Ferret dans l’appropriation de ce nouveau langage2. Didier Duprat leur succédera et restera 15 ans avec l’accordéoniste. Un spécialiste de l’accompagnement qu’il faut absolument redécouvrir. Après la guerre, Tony Murena fera comme Django engageant des clarinettistes en lieu et place des guitaristes… Le climat changera.

Tony Murena n’a pas été oublié. Il enregistrera jusqu’à sa disparition en 1971 – il était né en 1916 – des disques en grand nombre. Il devra se séparer de son style, de sa capacité à swinguer, se perdre donc pour répondre aux attentes d’un public qui recherche plus les valses musettes dites classiques… qui n’ont jamais vraiment existé. Il sombrera dans cette avalanche de musique inutile et trop marquée du sceau de la marchandise, de la répétition frénétique !

L’intérêt de ce coffret, « Tony Murena, swing accordéon, 1939 – 1949 » présenté par Francis Couvreux, est essentiel pour comprendre notre héritage culturel. Pour intégrer dans ce patrimoine la créativité de ces années d’Occupation. Rien d’étonnant. Les périodes les plus noires suscitent les nouveautés. Une sorte de nécessité pour dépasser ces temps où il est difficile de vivre. Ne restent que les œuvres de l’esprit, le rêve pour remplir le monde d’un univers différent. Le jazz libère !

Nicolas BENIES.

(1) Voir la biographie que lui consacre Pierre Guingamp, la première, « Michel Warlop (1911-1947), génie du violon swing », L’Harmattan/Univers musical, 306 p., Paris, 2011.

« Tony Murena, Swing Accordéon, 1939 – 1949 », présenté par Francis Couvreux, coffret de 3 CDs, Frémeaux et associés .

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