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A TRAVERS NOTRE HISTOIRE TROP SOUVENT OCCULTÉE (2) Du côté de la chanson française

Catherine Sauvage

Catherine Sauvage – née Jeanine Marcelle Saunier le 29 mai 1929 à Nancy – a défrayé la chronique. Par ses amours tumultueuses avec Pierre Brasseur, sa manière de s’approprier les chansons écrites par Léo Ferré – l’homme de sa vie sur le terrain professionnel, dira-t-elle – et par son intransigeance dans le répertoire qu’elle s’est choisi. Comme si elle dessinait, à travers les chansons, sa propre personnalité. Elle se destinait à la scène et bifurquera lorsqu’elle gagnera un « radio crochet » en Suisse. Il faut dire que la famille avait fui l’Occupation allemande pour se réfugier à Annecy. Dans ce coffret de deux CD, Dany Lallemand a voulu nous faire revivre le parcours de la chanteuse, de ses débuts en 1951 où elle chante Francis Lemarque, comme Yves Montand, accompagnée par Tony Bell qui dirige l’ensemble de Radio Genève, à 1959. La plupart des arrangements et la direction d’orchestre sont confiés au jeune Michel Legrand. Accompagner des chanteuses est un moyen de gagner sa vie dans la musique. On ne sent pas ici la fibre jazzistique, même dans la reprise de standards du jazz, du pianiste compositeur qui, en 1955 – faut-il le rappeler (1) ? –, compose en compagnie de Boris Vian les éternelles parodies de Rock and Roll chantées par Harry Cording (Henri Salvador). Il s’adapte à l’art singulier de la chanteuse. Ce doit être lui, l’histoire ne le dit pas, l’auteur des arrangements, comme ce sera le cas plus tard dans la biographie de Catherine Sauvage – jamais pseudonyme n’a mieux correspondu -, pour Alain Goraguer, qui a aussi travaillé avec Boris Vian ou Franck Aussman.

Entendre ou réentendre cette voix, c’est revenir vers ces années où le music-hall dominait. Ce temps des rapports directs avec le public, le temps du Pacra – un rendez-vous des amoureux et amoureuses de cette chanson française - qui se situait près de la Bastille, haut lieu des bals populaires, de Bobino où se succédait Brassens, Sauvage et beaucoup d’autres. Un public de connaisseurs, dur, qu’il fallait convaincre et qui n’applaudissait qu’après les prestations, sans politesse ni ronds de jambe. Qui savait aussi siffler… même lorsque ce n’était pas à bon escient. Une relation « personnelle » entre l’artiste et ce public fait de respect réciproque. « Et hop » comme concluait ses présentations la jeune femme à jupe courte et à décolleté plongeant qui faisait la joie des habitué(e)s du Pacra. Le temps aussi des cabarets, de ces endroits secrets où le lien avec le public était plus intime, plus fort. Il faudrait parler d’amour.

La voix de Catherine Sauvage nous fait emprunter ces chemins du souvenirs qui - heureusement – ne veulent pas mourir.

Il faut entendre cette voix tout en évitant l’overdose. Pour l’écoute, il faut tenir compte du format. Les 78 tours avaient deux faces, donc deux chansons, les 45 tours, 4 plages. Dany Lallemand nous propose qu’un seul extrait de 33 tours… Prenez votre temps, pas de précipitation… Il faut déguster.

Claude Nougaro

Claude Nougaro commence sa carrière en 1955 comme auteur compositeur. Il travaille pour Jean Constantin, l’immortel « Les pantoufles à papa » - Constantin ne le fera pas signer dans un premier temps, il faudra que le jeune taureau se fâche -, Philippe Clay surtout qui n’a pas encore tourné extrême-droite, Jacqueline François l’élégante demoiselle de Paris, Lucienne Delyle et beaucoup d’autres encore. Il s’introduit dans le monde de la chanson française en respectant ses codes. Il faut dire qu’il est né la même année que Catherine Sauvage – en 1929 mais le 9 septembre à Toulouse – et se trouve alimenté des mêmes laits. La rupture, chez lui, comme beaucoup d’autres de cette génération, est alimenté par le courant des jazz. Il va s’y abreuver fortement (2). Il y faudra du temps. Olivier Julien nous propose l’écoute de son premier 33 tours 25 cm – le petit format - réalisé en 1959. Il manque les musiciens qui participent à ce premier essai. La (première) version de « Il y avait une ville », fortement influencée par « Fever » que chantait Peggy Lee en cette année là, est prometteuse mais on comprend les raisons qui feront que cet album ne sera pas un succès. Il n’a pas encore choisi sa voie, il ne sait pas encore quel Claude Nougaro il veut être. Cette année 1959 est centrale. La découverte des métriques singulières de Dave Brubeck lui permettra d’affirmer son talent et de prendre une place spécifique dans la chanson française (et pas dans le jazz).

Ce coffret de deux CD permet de se rendre compte d’une voi(e)x en gestation, qui cherche aussi des partenaires avec qui converser en même temps de revisiter – en complément de Catherine Sauvage – tous ces interprètes qui sont su faire vivre dans ces années 50 la chanson française.

L’air de Paris en 1951-53.

La biguine est partie intégrante de la vie parisienne depuis les années 20. Stellio est le clarinettiste le plus connu – Frémeaux et associés lui a consacré un coffret. Il éclipse un peu le souvenir de ses compatriotes à commencer par Eugène Delouche, saxophoniste alto et défenseur intransigeant de la tradition et de cette musique particulière aux rythmes singuliers, la biguine. Il se fait aussi l’écho, comme les griots africains, des grands événements qui secouent son île dont cette arrestation arbitraire de 16 ouvriers martiniquais accusés de meurtre en 1948, « Retour au pays ».

Ce coffret de deux CD, présenté par Jean-Pierre Meunier, reprend l’intégralité des enregistrements du label « Ritmo », que Delouche avait créé en cette année 1951 et qu’il fera vivre jusqu’en 1953. Une part importante de l’histoire de Paris – et des Antilles, le chanteur, David Martial, âgé de 18 ans, se fera reconnaître d’abord en Martinique avant de connaître le succès en Métropole, tardivement – s’écrit avec cette musique. Elle a profondément influencé notre manière d’entendre. Il n’est guère étonnant que ces rythmes reviennent périodiquement dans notre actualité.

Nicolas Béniès.

(1) Cf. Toujours chez Frémeaux et associé, « Boris Vian et ses interprètes », coffret dont j’ai aussi rendu compte.

(2) Cf. « Le souffle bleu », Nicolas Béniès, C&F éditions.

« Catherine Sauvage interprète Ferré, Lemarque, Aragon, Brassens, Caussimon… », proposé et présenté par Dany Lallemand, Frémeaux et associés .

« Claude Nougaro et ses interprètes », proposé et présenté par Olivier Julien, Frémeaux et associés .

« Del’s jazz biguine, direction Eugène Delouche, les années Ritmo, Paris 1951 – 1953 », présenté par Jean-Pierre Meunier, Frémeaux et associés.

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