Actualité théâtrale

Jusqu’au 13 octobre au Théâtre de l’Atalante

« À deux heures du matin »

Pourquoi cet homme n’a-t-il pas allumé son téléphone portable depuis trois jours, pourquoi a-t-il effacé son compte facebook pour le rouvrir peu après sous un autre nom, pourquoi n’a-t-il pas pris l’avion pour rencontrer un client comme il le devait et pourquoi ne répond-t-il pas au téléphone alors que sa chef l’appelle à deux heures du matin ? Qui est-il et où est-il ? Sa chef s’énerve au téléphone, sa compagne aussi. Dans ce monde hyperconnecté où on peut tout savoir sur chacun, à qui il parle, où il est, quelle musique il écoute, les entreprises rêvent d’un monde totalement transparent. Et l’individu que devient-il ? À deux heures du matin quand on ne dort pas, on s’interroge sur ce qu’on a raté dans sa vie professionnelle et dans sa vie privée, on se souvient de ses rêves et on a parfois envie de tout lâcher. Sur la scène, à deux heures du matin, deux femmes et trois hommes se demandent comment filer à l’anglaise.

Théâtre : A deux heures du matin

Falk Richter, dans la forme éclatée et fragmentée qu’il affectionne, les place dans le monde de ces start-up où les cadres sont à la fois prédateurs et victimes. Tyrans à l’égard de leurs collaborateurs ou quand il s’agit de faire passer des entretiens d’embauche, stressés par la crainte de perdre des clients et par la contrainte d’être toujours disponibles. Mais l’auteur va bien au-delà. Dans ce monde en perte de repère, tous vont mal. Comment être entendu dans un monde où les like ont remplacé la parole ?

La forme aussi est novatrice chez Falk Richter. Les personnages n’en sont pas à proprement parler. Se lançant dans des monologues, parfois accélérés au rythme de la pensée qui avance, ils passent d’une figure à une autre. Ne se fixant pas sur un seul personnage et une seule situation, ils poursuivent des histoires amorcées précédemment, les abandonnent, les retrouvent, offrant sur scène un miroir de notre monde hyperconnecté où différents plans de réalité se superposent.

Pour sa mise en scène, René Loyon a choisi de placer les acteurs dans un décor froid et impersonnel, bureau ou chambre d’hôtel, où chacun est dessiné par les lumières. Claire Barrabès, Charly Breton, Moussa Kobzili, Olivia Kryger et Hugo Seksig sont ces figures qui ne sont pas figées dans un personnage. L’inquiétude touche aussi bien la créatrice d’entreprise qui ne comprend pas comment son partenaire a pu « faire défection » que la femme amoureuse. L’assistante glisse de la femme sûre d’elle qui fait passer des entretiens à la femme qui s’interroge sur ses choix de vie, avoir un enfant ou non et avec cet homme ou non. Au final tous s’interrogent, cherchent un sens à leur vie, font des efforts et crèvent de solitude. S’ils se posent tous les mêmes questions, font le constat que tout ce qui a de l’éclat et de la valeur disparaît au profit de la consommation et de l’exploitation, les acteurs révèlent ce qu’il y a de différent dans leurs personnages et tous sont excellents.

On se laisse emporter par l’humour un peu sarcastique de l’auteur, par l’ambiance étrange et l’ excellente interprétation de ce texte qui porte sur notre monde un regard désenchanté.

Micheline Rousselet

Lundi, mercredi, vendredi à 20h30, jeudi et samedi à 19h, dimanche à 17h

L’Atalante

10 place Charles Dullin, 75018 Paris

Réservations : 01 46 06 11 90

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