Actualité théâtrale

Au Théâtre de Belleville, jusqu’au 15 novembre

« A l’Ouest des terres sauvages » Mention spéciale du Prix Théâtre 13 / Jeunes metteurs en scène 2014

Nous avions salué cette très originale création lors de sa présentation les 13 et 14 juin, au Théâtre 13, après quelques représentations des 6 meilleurs projets retenus parmi les près de 80 candidatures par le Jury de présélection présidé en 2014 par François RANCILLAC (directeur du théâtre de l’Aquarium) et associant le ou la principale lauréat(e) de l’année précédente aux côtés de professionnels reconnus [1] : voir notre présentation de ce 9ème festival dédié aux jeunes metteurs en scène, ayant entre 25 et 35 ans et dont les spectacles doivent comporter un minimum de 6 comédiens, qui constitue pour les sélectionnés un soutien et encouragement appréciables, et très rare ainsi que nous l’évoquons aussi dans l’US-MAGazine de ce mois de novembre.

«  A l’Ouest des terres sauvages  », texte et mise en scène de Pauline BAYLE (qui est aussi comédienne dans cette création), n’a obtenu ni le Prix du Jury ("Ni Dieu, Ni Diable" voir notre article spécifique ; programmé au Lucernaire jusqu’au 7/12), ni celui du Public ("Fugue en L Mineure", Texte Léonie Casthel‐ Mise en scène Chloé Simoneau ; programmé également au Théâtre de Belleville, pendant 16 jours jusqu’au 18/11), mais une Mention spéciale bien méritée qui lui vaut de bénéficier de la prise en charge d’une programmation de 10 jours au Théâtre de Belleville (puis, espérons-le, d’une tournée dans d’autres villes).

Pauline Bayle, promotion 2013 du CNSAD

Etrangement, comme quelques autres jeunes créateurs de théâtre, Pauline Bayle a suivi un parcours passant par Sciences Po (avec acquisition d’un master à Paris) avant de suivre des études théâtrales (au Conservatoire National Supérieur d’Art Dramatique de 2010 à 2013), ce qui se retrouve sans doute ici dans une sensibilité spécifique aux questions d’enfermement, d’aliénation, d’aspiration à la liberté, d’individualisme et de construction/combat collectif…

«  A l’Ouest des terres sauvages  » est le deuxième texte qu’elle écrit et met en scène, en ayant choisi la même équipe [2] que pour sa première création "À Tire-d’aile", écrite en 2013 lorsqu’elle était encore au CNSAD où elle a travaillé aux côtés Nada Strancar, Caroline Marcadé, Éloi Recoing, Christophe Patty et Jean-Paul Wenzel.

Pauline Bayle a aussi une expérience de comédienne, d’emblée de haut niveau dans Le Roi Lear de Shakespeare mis en scène par Christian Schiaretti au TNP de Villeurbanne et au Théâtre de la Ville à Paris (dans le rôle de Cordélia) juste avant la présentation de sa création au Théâtre 13. En 2014, elle a aussi tourné au cinéma sous la direction de Yann Le Quellec (Le Quepa sur la Vilni), Victor Rodenbach et Hugo Benamozig (Petit Bonhomme & Les Aoutiens)

«  A l’Ouest des terres sauvages  » fait découvrir six jeunes personnages perdus, errants sans cohésion sur scène dans une semi-obscurité, en guenilles, équipés de vagues sacs à dos et de bâtons de marche qui prennent parfois l’allure d’armes lors de rencontres devenant agressives. Inquiétude et impression de tâtonnement sont autant générées par les déplacements que par les propos hachés. Quelques références à l’enfance viennent à travers les bribes d’une petite comptine, tandis qu’on entend aussi des bruits de tempête et de vagues se brisant sur des rochers. Après un début un peu long, mais pouvant être aussi une forme de mise en condition, on découvre l’histoire dans l’histoire avec l’irruption au sein du public du personnage d’Ariane (interprété par Pauline Bayle) qui fait stopper la déambulation en allumant les lumières et critiquant ce qu’on découvre être une pièce de théâtre en train de se répéter. Ariane est le personnage qui donne l’impression d’être le seul fil avec l’extérieur dont on ne saura pas grand-chose, pas plus que de la nature de l’institution/forteresse dans laquelle les autres personnages sont enfermés depuis leur naissance. On comprendra vite qu’ils ignorent tout de leur passé comme du monde extérieur dont ils ne perçoivent que le bruit plus ou moins violent de la mer entourant leur îlot. Ils n’ont d’autres repères que la pièce de théâtre que leur fait jouer Ariane avec autorité, mais aussi quelques accès de désarroi, face au public qu’elle interpelle et qui devient un personnage collectif de la représentation sans que l’on sache non plus ce qu’il est censé représenter, tout ceci créant un climat insolite très réussi.

A l’Ouest des terres sauvages © Benoit Jeannot

Après les répétitions, alors que le théâtre est plongé dans la pénombre, en l’absence d’Ariane, chacun des autres personnages revient sur la scène tout doucement, secrètement, en se cachant pour tenter de donner corps à ses rêves les plus intimes, en s’adressant à un public plus ou moins imaginaire, individuellement et plus ou moins malicieusement d’abord, puis dans un projet collectif d’évasion… Comment le théâtre peut-il éveiller une soif de l’impossible, d’aspiration à la liberté même dans les situations d’aliénation, d’absence d’intimité, les plus extrêmes ? Peut-il permettre de passer d’une violence sourde, avec des réactions quasi animales à une humanisation par la construction d’un projet collectif ? La grande force de cette création, dont on regrettera toutefois quelques longueurs (au moins dans la première présentation au Théâtre 13 qui suivait les seules 3 premières semaines pour la monter), est de rendre perceptibles ces intentions interrogatives sans qu’elles soient formulées.
On ne peut pas ne pas songer à "La cité des enfants perdus", par l’atmosphère par moment inquiétante, une pénombre envoutante, entre rêve et réalité, bien que Pauline Bayle nous ait déclaré en juin ne pas avoir vu ce film, et évoque plutôt une référence visuelle à Pina Bausch, non sans raison, dont certaines créations sont tout autant énigmatiques, avec un minimum de propos comme de décors, et ici aussi une forme de chorégraphie globale dans la théâtralisation. Une pièce très novatrice qui ne peut laisser indifférent avec un jeu d’acteurs très réussi.
Philippe Laville

Théâtre de Belleville
94 rue du Faubourg du Temple
75 011 Paris.
Du mercredi au samedi à 21H15
Réservations (partenariat Réduc’snes tarifs réduits aux syndiqués Snes mais sur réservation impérative) : 01 48 06 72 34

Notes

[1En Juin 2014, Johanna Boyé (metteure en scène‐lauréate 2013 Prix Théâtre 13), Elisabeth Chailloux (metteure en scène et co‐directrice du Théâtre des Quartiers d’Ivry), Cendre Chassanne (metteure en scène, Cie Barbès), Claire Couté (adjointe au chef du Bureau du Spectacle – Mairie de Paris), Agnès Decour (conseillère artistique théâtre à Arcadi), Marie‐Lise Fayet (directrice du Théâtre de Bagneux), Grégoire Lefebvre (directeur de l’Avant‐Seine de Colombes), Magali Léris (metteure en scène, directrice artistique du Théâtre de Cachan), Audrey Levert (directrice de la Maison du Théâtre et de la Danse d’Epinay—‐sur—‐Seine), Jean—‐Philippe Lucas Rubio (directeur adjoint du Théâtre 95), Christine Milleron (responsable de la programmation au Lucernaire), Colette Nucci (directrice du Théâtre 13), Laurent Sroussi (directeur du Théâtre de Belleville), Adrien de Van (co‐directeur du Théâtre Paris‐Villette)

[2Hélène Chevallier Sophie, Loïc Renard Barnabé, Hélène Rencurel Hélène, Alexandre Ruby Jean, Yan Tassin Étienne et Jenna Thiam Irina

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