Actualité théâtrale

au Théâtre de Poche Montparnasse

"Albertine Sarrazin" Jusqu’au 3 mai

C’est une histoire dont on pense qu’elle ne peut exister que dans un roman et pourtant ce fut l’histoire d’Albertine Sarrazin. Abandonnée à l’Assistance publique, elle est placée par son père adoptif en maison de correction. Élève brillante, elle profite de l’épreuve orale du bac pour filer par les cuisines vers Paris, dont elle rêve et où elle retrouve sa copine. Elle a seize ans et, comme il faut bien vivre, elles se prostituent et volent. Elle a dix-sept ans et elle est condamnée à sept ans de prison. Elle s’évade en sautant le mur de la prison, se casse le petit os du pied, l’astragale, est recueillie par celui qui sera son grand amour, Julien, lui aussi ancien taulard. Arrêtés, ils se marieront en prison, « mariée avec séparation immédiate » comme elle le dit ! Elle lui écrira chaque jour. Quand à sa sortie de prison, elle apprend que ses deux manuscrits ont été acceptés par l’éditeur Jean-Jacques Pauvert, la vie semble enfin lui sourire, mais elle mourra victime d’un accident d’anesthésie alors qu’elle n’avait pas encore trente ans.

Quarante ans après la parution de ses œuvres, on reste bouleversé par ce mélange de légèreté et de rage, cette soif de vivre et ce besoin d’être aimée insatiables. Elle avance dans la vie, une vie de cavale et de planques, avec un appétit que les épreuves n’arrivent pas à éteindre. Elle a dit, dans un entretien avec Jean-Pierre Elkabbach : « Je crois au pouvoir de la volonté, de l’enthousiasme, je ne dis pas de l’optimisme béat, mais il faut continuer à espérer, espérer férocement au-delà de tout ».

Mona Heftre, qui pendant vingt ans a incarné les premiers rôles dans les créations de Jérôme Savary et s’est aussi illustrée dans les salles de concert, a été fascinée par Albertine Sarrazin, le personnage, sa vie, son écriture aussi, mélange de langage populaire, d’argot et de poésie. Elle a écrit le spectacle à partir des textes d’Albertine Sarrazin, romans, poèmes, journaux, correspondance. Seule en scène, beau visage, silhouette menue vêtue d’un pantalon et d’un haut noirs, tantôt nu-pieds, tantôt en escarpins blancs, à l’image des hauts et des bas de la vie, de la prison et de la liberté, elle fait vivre une Albertine incandescente et passionnée. Elle chante aussi d’une voix magnifique, feutrée et un peu rauque, douce et forte à la fois, des poèmes d’Albertine Sarrazin mis en musique par Camille Rocailleux. Manon Savary l’a mise en scène de façon très sobre, laissant toute la place à l’actrice superbement éclairée par Pascal Noël. Elle a aussi réalisé l’émouvant film projeté en fond d’écran où s’affiche le beau profil égyptien d’Albertine Sarrazin, ses yeux de biche cernés de noir, un film un peu flou où elle est avec Julien, le journal qui relate son premier braquage.

C’est un très beau moment de théâtre que proposent Mona Heftre et Manon Savary, dont on sort empli d’émotion avec l’envie brûlante de relire Albertine Sarrazin.

Micheline Rousselet

Du mardi au samedi à 21h, le dimanche à 15h
Théâtre de Poche Montparnasse
75 boulevard du Montparnasse, 75006 Paris
Réservations : 01 45 44 50 60 67

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