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Algorithmes dans l’éducation nationale : la partie immergée de l’iceberg numérique.

La numérisation de l’Ecole conduit le ministère à (faire) développer de plus en plus d’outils numériques. Certains, plus que d’autres, se trouvent directement sous le feu des projecteurs, soient parce qu’ils impactent directement notre travail (Lsun, Livret numérique au lycée), soit parce qu’ils ont aussi une incidence sur la scolarité de nos élèves (Parcoursup). Mais on peut remarquer qu’ils ont un déterminant commun : ce sont des outils administratifs qui recueillent une grande masse de données, et ne facilitent pas vraiment la tâche des utilisateurs. Cependant, si la protection des données scolaires est pour tous un enjeu majeur, ce qui est le plus dangereux, c’est le traitement qu’elles subiront. Et le traitement, c’est avant tout l’algorithme !

Parcoursup

Commençons par Parcoursup, actualité oblige. Cette application a pour vocation de recueillir les données des élèves qui leur permettront de faire acte de candidature dans l’enseignement supérieur. Il succède à l’application APB, dont les récents ratés ont signé l’arrêt de mort. Il a fallu un temps certain avant que l’algorithme (c’est à dire les traitements que faisaient ce logiciel) ne devienne public. L’inefficacité des affectations lui a été attribuée, alors qu’il aurait suffit que les paramètres sont correctement choisis et calibrés (sous réserve bien entendu que la capacité d’accueil soit suffisante et garantie par les établissements post-bac) pour que les ratés de l’année dernière ne se reproduisent plus (« ce qui a « buggé » dans APB, ce n’est pas le logiciel, mais bien l’Etat » C ; Villani, rapport « les algorithmes au service de l’action publique : le cas du portail Admission Post-Bac », 15/02/18, p.82). Et, pour éviter le tirage au sort, un examen des dossiers par une (des) commissions aurait sans doute permis de ne pas laisser dans l’incertitude des milliers de candidats à la veille de la rentrée universitaire.
Au lieu de chercher à améliorer la procédure APB, le ministère a choisi de s’inspirer d’un logiciel utilisé aux USA, dont les finalités étaient autres que celles d’APB et de botter en touche, en mettant les établissements du supérieur en position de sélectionner eux même leurs futurs étudiants et changeant ainsi de paradigme !
En effet, Parcoursup ne fait que recueillir des données, dont les 10 choix de l’élève. Il n’affecte plus ! Donc, pas de traitement dans cette application. Ensuite, ce sont les établissements du supérieur qui prendront le relais ! Car c’est là que seront traitées les données saisies par l’élève. Ce sont donc ces établissements qui vont sans doute élaborer leurs propres algorithmes de choix, car on imagine mal leur « commission d’examen des voeux » traiter manuellement tous les dossiers et les classer. N’oublions pas non plus que ces dossiers contiendront des éléments relatifs au parcours extrascolaire de l’élève.
Dans un soucis de transparence, ces traitements pourraient être rendus public, ce qui impliquerait alors que chaque élève, au lieu de connaître le fonctionnement d’un algorithme, devra en connaître dix ! Pratique pour la simplification administrative (encore que...), mais pas vraiment simple pour familles et élèves. Mais voilà : si le gouvernement a fait adopter dans la loi Orientation et Réussite des Elèves (art II), pour l’application nationale, la communication du code source, de l’algorithme de traitement et du cahier des charges présenté de manière synthétique, il n’y a pas une seule ligne sur les obligations, pour les établissements de l’enseignement supérieur, de communiquer le même type d’information dans le cas où ils utiliseraient des logiciels de traitement (respect du « secret des délibérations » ? Et quelle sera la place de la lettre de motivation : sera-t-elle analysée par un programme d’aide à la décision ? ; quantifiée selon des critères qui permettront une décision sans intervention humaine a posteriori ?). Tout au plus, les candidats non retenus pourront-ils avoir connaissance des critères que leur candidature ne remplissait pas.
Enfin, les établissements privés pourront eux aussi avoir accès à ces données, ce que APB ne permettait pas.
En fait, le logiciel d’affectation qu’était APB se trouve remplacé par un logiciel d’information (prétendument pour faciliter la réflexion des élèves sur l’orientation) et de recueil de données dont on ne sait pas vraiment comment elles seront exploitées, si ce n’est qu’elles le seront localement par les établissements d’enseignement supérieur. Espérons, pour la sérénité des élèves lors de leur préparation des épreuves du Bac, que cette usine à gaz ne connaîtra pas de ratés...

Lsun

Lsun est le livret scolaire numérique de la scolarité obligatoire. Il remplace l’ancien livret de compétences, tant décrié, du premier socle commun. Au collège, il pose de nombreux problèmes. Pour commencer, pour les bilans trimestriels, il est en concurrence avec les logiciels de vie scolaire largement utilisés pour l’édition des bulletins. Logiciels qui ont, entre autres, des fonctionnalités de calculs de moyennes. Lsun ne possède pas ce genre de fonction : il n’est destiné qu’à recueillir des écrits (moyennes, positionnements, appréciations, éléments de programmes travaillés, ...), dont les éléments d’évaluation sont ensuite transférés vers Affelnet ou le logiciel de calcul de points pour le Dnb (c’est d’ailleurs assez ironique de voir comment des niveaux de maitrise sont ensuite transformés en « notes »). C’est donc juste un logiciel de recueil de données et d’édition basique (comme personne ou presque ne peut y accéder actuellement, on ne peut même pas parler de logiciel de communication).
Pas étonnant donc que les collègues aient autant de problèmes avec le positionnement dans les domaines du socle : le travail doit se faire en amont de la saisie finale, et donc ailleurs que dans Lsun ! Le ministère vient seulement, suite aux alertes et démonstrations du Snes, de s’apercevoir qu’il y avait un problème. Et, toujours en vertu du fantasme selon lequel le numérique facilite les choses, il a commencé à réfléchir au développement d’un connecteur entre Lsun et les logiciels de relevés de notes (et de positionnement sur les éléments de programme) tels que Pronotes, Saccoche,…
Problème : quel algorithme appliquer ? Pour les notes et les commentaires, il n’y a pas de soucis, mais comment la machine va-t-elle arriver à traduire ce qui se passe dans les établissements pour le positionnement ?
En effet, chaque établissement fonctionne de manière différente : ici on fait une « moyenne » des niveaux, là les disciplines se répartissent les items du bilan de fin de cycle, ailleurs le professeur principal propose une synthèse des résultats disciplinaires, ailleurs encore ça se décide en conseil de classe sans travail préalable, etc... Sans oublier la progression temporelle de l’élève : le poids d’un positionnement en début de 5e est-il aussi important en fin de 3e ? Doit on tenir compte de coefficients à appliquer au fil des mois, et si oui lesquels ? Ou bien le nombre de saisies de positionnement par une discipline lui donne-t-il plus de poids ? Et ce ne sont que quelques questionnements. On voit bien que la simple décision de « numériser l’Ecole » n’est pas suffisante, mais doit s’accompagner de cahier des charges clairs et réfléchis avant de développer et coder des algorithmes.

Nous attendons de voir ce que le ministère va faire.… notamment en publiant le (ou imposant la publication du) code source, comme c’est prévu dans le droit commun (loi n°2016-1321 du 7,octobre 2016 pour une République numérique). Il ne saurait y avoir de République numérique sans une transparence complète des procédures numériques qu’elle impose à ses citoyens !

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