Amérique Latine

Argentine : la mobilisation des enseignant(e)s se poursuit

Depuis le 22 mars, la CTERA a mené des grèves et des mobilisations d’une ampleur exceptionnelle. Le conflit n’est toujours pas résolu, ni au niveau national, ni dans les provinces. Sonia Alesso, Secrétaire générale de la CTERA, fait un exposé détaillé de la situation en répondant aux questions de la revue l’US (Université syndicaliste)

L’US : Quelles sont les raisons qui ont conduit à la mobilisation massive du 22 mars dernier à Buenos Aires ?

Sonia Alesso : la mobilisation des enseignants a commencé lorsque le Ministre de l’Éducation Nationale, Esteban Bullrich, a décidé que cette année il ne réunirait pas la Commission Paritaire Nationale des Enseignants alors que la Loi 26.075 l’y oblige, loi approuvée en 2005 par une très large majorité de la Chambre des Députés et du Sénat, y compris par Bullrich lui-même, qui était alors député.

La Commission Paritaire Nationale des Enseignants réunit le Ministère de l’Éducation Nationale, les Ministres de l’Éducation des provinces et les représentants des personnels de l’Éducation. C’est cette instance qui fixe le seuil minimum national en dessous duquel aucun enseignant du pays ne peut être rémunéré. Le gouvernement national finance les salaires à partir de deux fonds : le Fonds National que touche tous les enseignants et le Fonds Compensatoire Salarial pour les provinces qui n’auraient pas les ressources suffisantes pour atteindre le seuil minimum. Ensuite, ce sont des commissions paritaire provinciales qui fixent le salaire définitif au-dessus du seuil minimum fixé par la Commission Paritaire Nationales de Enseignants.

Non seulement le gouvernement n’a pas convoqué la Commission Paritaire Nationale, mais en plus il a fixé une augmentation de salaire maximale de 18 % malgré les prévisions pour 2017 d’une inflation à 25 % ce qui signifierait que les enseignants connaîtraient une perte de leur pouvoir d’achat de 7 % qui s’ajouterait aux 10 % déjà perdus en 2016 en raison d’une inflation plus importante que l’augmentation qui leur avait été accordée.

Cela a provoqué une mobilisation que nous n’avions pas vue depuis plus de 10 ans en Argentine : alors que la mobilisation enseignante dure depuis plus de quatre semaines dans tout le pays, dans la plupart des provinces il n’y a pas d’accord salarial pour cette année.

La CTERA a mené des grèves et des mobilisations d’une ampleur exceptionnelle, comme la Marche Fédérale pour l’Éducation du 22 mars qui a rassemblé 400.00 personnes sur la Place de Mai et ses alentours pour exiger une réunion d’urgence de la Commission Paritaire Nationale.

Dans certaines provinces, comme dans celle de Buenos Aires qui rassemble 40 % des enseignants du pays, ils en sont à quatre semaines de grève qui sont extrêmement bien suivies.

Les gouvernements provinciaux comme le gouvernement national, ont cherché à casser la grève par tous les moyens en essayant de convoquer des personnes volontaires pour remplacer les enseignants en grève, en annonçant une prime qui ne serait versée qu’aux enseignants qui ne suivraient pas le mouvement, par l’intimidation en demandant à la police de passer dans les écoles pour vérifier la mise en place de cette mesure, en annonçant que tous les jours de grèves seraient prélevés et en menaçant de ne plus considérer comme représentatif notre syndicat ce qui constituerait une violation des accords 87 et 98 de l’Organisation Internationale du Travail (OIT).

C’est dans ce contexte que sont arrivées par courrier électronique des menaces de mort à l’encontre du secrétaire général du SUTEBA et membre du bureau exécutif de la CTERA, Roberto Baradel. Le gouvernement n’a pas ouvert d’enquête malgré les menaces répétées à l’encontre de sa famille, de ses enfants et de son petit-fils.

Comme si cela ne suffisait pas, le Président de la Nation, Mauricio Macri, lors de son discours d’ouverture de la session ordinaire du Congrès, a évoqué ces menaces en expliquant que « Baradel n’avait besoin de personne pour se défendre » aggravant ainsi depuis les plus hautes institutions de l’État la vulnérabilité du représentant syndical et l’autoritarisme dont fait preuve le gouvernement.

L’US : Quels sont les défis que doit relever le système éducatif argentin et quelles sont les revendications de la CTERA ?

Actuellement, les revendications de la CTERA sont les suivantes :

- L’ouverture du dialogue par le Ministère de l’Éducation qui passe par la convocation en urgence de la Commission Paritaire Nationale des Enseignants pour discuter non seulement des salaires mais aussi de l’Accord Collectif du secteur éducatif qui était un accord qui avait été trouvé avec ce gouvernement et qui n’a pas été respecté.

- Le passage au Congrès National d’un projet de Loi conjointement élaboré par la CTERA et des députés et sénateurs afin d’élever la part des dépenses consacrées à l’Éducation qui passeraient de 6 % du PIB actuellement à 10 %.

- La défense d’une École publique de qualité en Argentine. Après 12 ans au cours desquels les résultats scolaires se sont améliorés, les dépenses augmentées de 2 % à 6 %, une loi de l’Éducation Nationale votée qui reprenait de nombreux mandats de notre organisation syndicale, nous voyons qu’avec ce gouvernement néolibéral que préside Mauricio Macri, dans le cadre du modèle économique de coupes budgétaires et d’ajustement au niveau de l’État, auquel s’ajoutent un endettement extérieur qui augmente et la destruction de l’industrie nationale, l’École publique est en danger et menacée par la privatisation et la marchandisation que favorise ce gouvernement.

Le conflit n’est toujours pas résolu ni au niveau national ni dans les provinces. Les enseignants sont toujours mobilisés et continuent de réclamer la tenue de la Commission Paritaire des Enseignants sans plafond salarial, l’arrêt des menaces et des pratiques anti-syndicales, et le rétablissement du dialogue afin de parvenir à un accord qui permettrait, après un mois de mobilisation, de retrouver le cours normal de l’année scolaire comme le souhaitent tous les enseignants et toute la communauté éducative qui soutient massivement nos revendications pour la défense de l’École publique.

Sonia Alesso, secrétaire générale de la CTERA.