Actualité musicale, chanson...

JAZZ

Autour de quelques rééditions, sauvegarde de notre patrimoine.

Elvis Presley - je suis sûr que ce nom vous dit quelque chose - fait partie des références intergénérationnelles. Le « King » - une habitude des hommes de marketing américain de se servir des signes de la royauté, eux qui ne l’ont pas connue - a forgé un langage spécifiquement américain et, comme tel, devenu international. Ce coffret de trois CD présenté par Bruno Blum permet de se faire une idée du style appelé « rockabilly » créé par Elvis en cette année 1954, à la rencontre des deux genres musicaux qui représentent la culture propre de ces Etats-Unis, le blues et la country music dite aussi « hillbilly ». Une ambiguïté – il est à cheval sur les deux mondes, le ghetto noir de Memphis, Beale Street et les petits Blancs pauvres - qu’il a cultivée toute sa vie. Dans ses premiers temps, les influences sont visibles. Premiers temps marqués aussi par la rencontre avec Sam Phillips, producteur et fondateur du label « Sun », un découvreur de talent. Il enregistrait pour tous les autres labels de blues de ce Sud ségrégationniste, à commencer par les frères Chess, créateur de ce label qui porte leur nom. Elvis fera sa fortune, en le vendant à RCA, vente qu’il ne regretta pas. Il continuera de chercher d’autres talents et trouvera Carl Perkins et ses chaussures en daim (Blue suede shoes). Carl, victime d’un accident de la route, se verra voler sa chanson par Elvis qui en fera un succès.

Ce coffret qui couvre les années 1954 à 1958 – « Elvis Presley & the American Music Heritage » - permet de se rendre compte, d’entendre ce qui fait la différence d’Elvis par rapport à ses modèles. Qu’ils viennent du blues – comme son premier succès « That’s Allright » emprunté à Arthur Crudup -, de la country – comme ce « Blue Moon of Kentucky » - ou de la soul music, du gospel… et même de Dean Martin, sa première influence. Très justement, Bruno Blum propose les versions originales puis la version d’Elvis. Un voyage dans le temps mais aussi dans la création de ce rock and roll qui marquera toutes les générations à partir de ces années 50. A sa manière, Elvis luttait contre la ségrégation par sa « banane » venant des Noirs du ghetto, par sa musique au confluent des cultures noires et blanches. Contrairement à un mythe, il n’a rien volé. Il a tout digéré et représenté – un moment étonnant où la musique devient celle de toute une génération – les teenagers, les ados dans les pays d’Europe, résultant à la fois du « baby boom » et de la prolongation de la scolarité obligatoire. Une nouveauté sociologique. Cette génération s’est forgée des légendes, une culture commune par l’intermédiaire de cette musique. On comprend pourquoi les « yéyés » ont rendu hommage à Elvis et à toutes ces idoles des premiers temps du rock.

Elvis permettra aussi la « découverte » pour les ados blancs de ce fou furieux superbe, homo, pasteur et chanteur ahurissant, Little Richard, et son « Tutti Frutti » emprunté à deux autres étonnants musiciens de jazz, Slim Gaillard et Slam Stewart… On trouvera aussi les deux versions de « Good Rockin’ Tonight », celle du compositeur Roy Brown et celle, superbe, de Wynonie Harris comparées à celle d’Elvis… Un coffret à la fois sociologique et musical. Une sorte de fresque. Un double parcours qui permet de redécouvrir ces années 50, de se souvenir de la situation de ces Etats-Unis marqués par le racisme partie intégrante de leurs fondations, la radicalisation de la jeunesse qui explosera dans les années 60 et la montée des luttes pour les droits civiques.

 

« Elvis Presley & the American Heritage, 1954-1958 », Frémeaux et associés, coffret de 3 CD.

 

Charlie Parker , génie hors catégorie ou toutes catégories confondues, bénéficie – comme Louis Armstrong – d’un traitement particulier. C’est bien le moins. Frémeaux associés et Alain Tercinet, auteur du livret – un livret nécessaire, vital même pour la connaissance du « Bird » - ont fait le choix de laisser de côté tous les enregistrements plus ou moins pirates qui émaillent la plupart des discographies, enregistrements souvent à la limite de l’audible. Tous les jours ou presque, se découvrent des « trésors inédits » de Parker édités par des labels plus ou moins « pirates », des inédits qui, souvent, auraient dû le rester. Ils n’apportent rien à la connaissance du génie parkérien.

Pour cet « Intégrale Charlie Parker » on ne trouvera donc pas tout l’existant. Mais un choix d’enregistrements réalisés en public. Une excellente initiative, de quoi dessiner le portrait de ce saxophoniste alto. Ce volume 4 couvre la deuxième moitié de l’année 1947. En août, pour le label Savoy, Parker participe à une session sous la direction de Miles Davis – 21 printemps – qui a des idées bien arrêtées sur ce qu’il veut faire. Il fait jouer du ténor au Bird pour jeter les bases de ce qui deviendra le « cool ». Les faces enregistrées ce jour là sont plus « reposées », comme ce calme qui précède toutes les tempêtes. En décembre, Bird sera dans les studios pour « Dial », le label créé par Ross Russell. Et ce sera des chefs d’œuvre en compagnie notamment de Jay Jay Johnson, tromboniste qui a su transposer sur cet instrument ingrat le phrasé parkérien. Miles est de toutes ces séances, sauf quand il s’agit de se produire soit pour la radio, soit pour un concert au Carnegie Hall, où Bird fidèle à ses mauvaises habitudes, arrivera en retard. Il avait failli ne pas venir du tout. Mais rien ne transparaît dans cet enregistrement de très bonne qualité ni dans le concert lui-même. Il paraît, suivant les témoins de la scène, que Parker a commencé à jouer de la salle pour monter sur scène sans paraître le moins du monde gêné. Les autres musiciens non plus, galvanisés par la présence du Bird qu’ils n’espéraient plus. Ce concert fête les retrouvailles de Parker et de Dizzy Gillespie, trompettiste flamboyant et ami du Bird. Rien à jeter dans ce coffret de trois CD. Le génie à l’état pur.

 

  « Intégrale Charlie Parker, « Bird of Paradise », 1947, volume 4 », Frémeaux et associés. (Rappel, nous avons déjà chroniqué les trois volumes précédents)

 

Horace Silver, fait, quant à lui, l’objet de cette collection dirigée par Alain Gerber, The Quintessence, pour rendre compte à la fois de son évolution et de sa place dans les mondes du jazz, dans ces années 1952-1959. Il commence comme un clone de Bud Powell, le plus grand des grands pianistes bebop et finit comme un créateur d’un genre spécifique, le hard bop ou le « soul jazz » comme on voudra, mâtinée de quelques références au Cap Vert où est né son père. Ce « song for my father » - non repris dans cette sélection qui s’arrête avant la date de cet enregistrement – sera une des grandes compositions des années 1960 qui en compta de nombreuses. Alain Gerber présente le pianiste compositeur, pour le situer dans ce début des années 50 où il fonda les « Jazz Messengers » avec Art Blakey, batteur – qui conserva le nom de la formation. A eux d’eux, surtout Silver et ses compositions, ils sauvèrent de la faillite le label Blue Note. Dans ce début des années 50, le label hésite sur sa marche à suivre. Il envisage de fusionner avec un autre label indépendant, Atlantic…

Alain Tercinet explique de son côté les raisons de cette sélection discographique. Deux textes complémentaires qui éclairent le parcours d’un musicien qui marqua son temps. Et le nôtre ! Commencer par « Roccus », une composition d’Horace qui met en vedette le saxophoniste alto Lou Donaldson (en 1952), permet de se rendre compte du poids powellien qui pèse sur les épaules de Silver. S’en rendant compte, il fera tout pour éviter de répéter son idole. « Je t’aime, je t’admire et parce que je t’aime et je t’admire, je ne t’imite pas » est le grand adage du jazz. Il se tournera vers la nouveauté de ces années là, le « hard rock », le retour du gospel dans le bebop, un jazz plus dur, plus revendicatif. Il forgera, dans le même temps, en compagnie de Blakey, de l’ingénieur du son Rudy Van Gelder – qui enregistre chez lui, à Hackensack - et les fondateurs du label, Alfred Lion et Franck Wolff, le « son Blue Note ». Finir par ce « Blowin’ the Blues Away » permet de se rendre compte de la place singulière de cette année 1959 qui verra le génie de Miles Davis éclaté avec « Kind Of Blue »…

« Horace Silver, New York – Hackensack, 1952-1959 », Frémeaux et associés/Quintessence.

 

Antonio Carlos Jobim, Vinicius de Moraes, Joao Gilberto, forment « La Sainte Trinité » de la Bossa Nova – la nouvelle vague en brésilien. Teca Calazans et Philippe Lesage nous offrent, en 48 sélections (deux CD dans ce coffret), un voyage dans cette fin des années 50 – décidément cette année 1959 est une grande année de ruptures – qui voit naître cette nouvelle musique-art-de-vivre, représentative de la génération du « baby boom » de ce Brésil amateur de samba. La Bossa Nova est une samba mâtinée de références aux autres musiques, un peu plus nonchalante comme une fille dont les hanches se balancent en marchant vers la plage regardée par Jobim et Vinicius.

Il y fallait aussi une prise de conscience politique – Jobim raconte ce qu’il voit de sa fenêtre dans « Corcovado » -, un compositeur, un poète et un chanteur qui savait se décaler avant le temps pour créer un genre qui allait conquérir le monde. Stan Getz, saxophoniste ténor qui n’avait pas besoin de cette notoriété, allait associer son nom à la reconnaissance de la Bossa Nova. Comme à l’habitude, le succès allait reposer sur une ambiguïté. Getz reste lié au jazz, il est légèrement après le temps tandis que Joao est un peu avant. Mais ce sera pour plus tard. Ici, très justement, les responsables ont choisi Bud Shank, saxophoniste alto qui respecte plus les rythmes, difficiles pour un jazzman, de la samba Pour le reste, leur choix s’est porté sur ces grands musiciens brésiliens dont certains sont restés dans l’ombre, éclipsés par la reconnaissance du show business de quelques-uns. Outre le plaisir pris à l’écoute de ces chansons – qui n’ont pas vieilli -, l’auditeur(e) aura la surprise de découvrir quelques-uns de ces musiciens qui ont fait la musique de la jeune génération du Brésil de ce moment là.

Contrairement aux déclarations de cette Sainte Trinité, l’influence du jazz – celui de la West Coast, de Gerry Mulligan en particulier – est très présente. A la fois à travers des références partagées à la musique baroque, Debussy, Villa-Lobos (bien sur) et… Chopin et la référence directe à ce jazz appelé « cool » dont les contours avaient été dessinés par Miles Davis dés 1948. On trouve aussi les traces de Gil Evans… Une anthologie qui prend la suite de « Les précurseurs de la Bossa Nova », de quoi partir au Brésil… Un voyage nécessaire.

 

  « Bossa Nova, 1958-1961, « La Sainte Trinité », coffret de deux CD, Frémeaux et associés.

 

Nicolas Béniès.

 

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