Actualité théâtrale

Au Théâtre du Rond-Point, jusqu’au 7 avril

"Belles Soeurs" théâtre musical

"Chus tannée de m’ner une maudite vie plate !" Cette expression d’une des 15 femmes – âgées de 20 à 90 ans !- occupant la scène, fait écho au "Moi je crois pas... qu’il y ait une vie avant la mort" d’une réplique de Catherine Hiegel dans la pièce de Grumberg, mise en scène par Tordjman simultanément au Théâtre du Rond-Point (voir notre présentation). Si cela reflète aussi de la souffrance, ce n’est pas ici du fait d’une certaine vacuité mais d’une forme de misère sociale, et, malgré la combativité, de l’absence d’espérance d’une de ces femmes de Montréal qui ont comme seul horizon pour échapper à leur condition, le rêve de gagner un des concours que fait miroiter la société de consommation.

Photo Giovanni Cittadini Cesi

En 1968, Michel Tremblay, jeune auteur inconnu de 26 ans, issu du monde ouvrier, bouleverse le paysage culturel et social québecois avec "Les Belles Soeurs". Alors que la tradition théâtrale nord-américaine confinait les personnages féminins à des rôles secondaires, il fait occuper tout l’espace scénique par 15 femmes, représentant de surcroît le milieu ouvrier et s’exprimant avec force en "joual" ! Michel Tremblay avait voulu alors rendre hommage au langage de sa mère et de ses tantes, un langage généré par le mélange d’expression orale québecoise, de mots anglais ramenés par les ouvriers de leur travail et de transcription phonétique par leurs femmes qui voulaient parler français. Ce fut la pièce québecoise la plus jouée à travers le monde.
Elle conserve toute sa force critique dans l’adaptation que propose René Richard CYR même si peut paraître maintenant un peu désuet ce gain d’un million de timbres à coller sur des carnets qui doivent permettre à cette femme au foyer de Montréal d’obtenir les biens de consommation dont elle a rêvé, et qui va appeler en renfort belles-soeurs et voisines pour ce collage marathon. Avec le concours de Daniel Bélanger pour la musique, cette création de 2010 en forme de théâtre musical est particulièrement dynamique -sans un seul temps mort pendant presque deux heures, avec de nombreuses innovations dans l’utilisation de l’espace scénique et sonore- et on ne peut que partager l’agrément de l’auteur qui estime que ce qui était drôle devient encore plus drôle et que ce qui était triste est encore plus marqué. Comme le souligne René Richard CYR, "le temps écoulé et la distance critique que l’interprétation musicale entraîne inévitablement permettent de mesurer le chemin parcouru et de nommer celui qui reste à faire, en revendiquant encore et toujours une plus juste condition féminine, et en dénonçant encore et toujours l’illusoire et vaine course au bonheur par la consommation effrénée."

Photo Giovanni Cittadini Cesi

L’alternance de scènes jouées et chantées est particulièrement réussie en ce sens que les moments chantés vont de soi, et renforcent tout autant l’histoire, les moments chargés d’émotion, de joie que ceux quasi surréalistes de situations délirantes...
Un évènement tout à la fois festif et caustique à ne pas manquer !
Philippe Laville

Théâtre du Rond-Point
2 bis, avenue Franklin D. Roosevelt
Paris 8e – www.theatreduronpoint.fr et pour suivre la tournée du spectacle www.belles-soeurs.com
Réservations (partenariat Réduc’snes tarifs réduits aux syndiqués Snes mais sur
réservation impérative) : 01 44 95 98 21

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