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"Bienvenue à Bataville" Un documentaire de François Caillat (France) - sortie en salles le 19 novembre

Afin de lutter contre les barrières douanières, Tomáš Baťa décide de délocaliser sa production de chaussures en construisant, dans divers pays européens, des usines où il applique les techniques utilisées dans son usine de Zlin, en Tchécoslovaquie.
En 1931, il choisit le domaine d’Hellocourt, en Lorraine, et construit sur 500 hectares, une cité ouvrière. La main d’œuvre est recrutée dans la paysannerie locale et l’usine fonctionne selon les principes fordistes. L’usine et les cités ouvrières commencent à fonctionner dès septembre 1932, mais Tomáš Baťa ne verra pas la naissance de Bataville. Il meurt dans un accident d’avion en juillet.
L’usine qui a fait travailler jusqu’à 2700 personnes employait encore 840 ouvriers et fabriquait 1 500 000 paires de chaussures par an, quand la direction en décida la fermeture.
Le 31 décembre 2006 le fabricant de chaussures quitte définitivement Bataville.

François Caillat, le réalisateur de "Bienvenue à Bataville" opte pour un point de vue original. Il ne va ni s’attacher à montrer la faillite du système mis en place par Thomas Bata, ni raconter l’odyssée de Bataville. Il va concentrer le propos sur l’époque la plus faste de l’entreprise, celle qui correspond aux Trente glorieuses, revue par Thomas Bata, mort en 1932.
Dans une forme délibérément kitsch (couleurs fanées, acteurs habillés comme dans les années 50, décors artificiels), le film nous donne à voir une utopie où le temps s’est arrêté et la contradiction laissée à l’extérieur. A Bataville, il n’y a pas eu de grèves en 1936, quasiment pas en 1968 et le 1er mai n’est plus la Fête du travail, mais celle de l’usine (sic). Dès l’embauche et l’aménagement dans la cité, la vie de l’ouvrier est prise intégralement en charge. Des consignes d’hygiène sont fournies ("Pour fournir un effort régulier dans le travail, vous devez avoir une bonne santé et un corps vigoureux". "Nous voulons que la cité soit un modèle au point de vue ordre et hygiène. Garnissez les fenêtres de rideaux transparents qui laissent passer les rayons de soleil. Ouvrez vos fenêtres plusieurs fois par jour."), des hymnes à la gloire de Thomas Bata sont chantées ("Monsieur Bata, Ah tu peux être fier de toi, D’un terrain pauvre et isolé, Tu as fait naître la prospérité"), des slogans ("Soyons une famille, ayons un but". "Une femme discrète, un homme agréable". "Les forts aiment la vie") sont diffusés. Commerces, école, mais aussi loisirs (cinéma, sport, fanfare), journal local "Bataville", tout est concentré sur place dans la bulle Bata. "On gagnait la paie à Bata, mais on la dépensait à Bata. C’était un cercle fermé, un petit Monaco"dit le président des supporteurs de Bataville
La musique, composée en partie par Pascal Comelade et interprétée par d’anciens membres de l’Harmonie de Bataville, renforce l’artificialité du propos. Jouée sur l’estrade de la salle des fêtes, comme le ferait un orchestre de cirque, elle transforme toute séquence en numéro à la gloire de l’entrepreneur créateur.
Pourtant au fil des témoignages nostalgiques ("j’allais travailler comme j’allais au bal"), derrière les façades ripolinées, un totalitarisme soft s’est mis en place ("Le véritable collaborateur accepte de bon gré l’autorité du chef. Le chef n’est pas un dictateur, il personnifie l’entreprise. Bataville est la cité où le mot collaboration prend son vrai sens"). Le Bataman qui tente de critiquer le paternalisme à l’œuvre dans ce microcosme se voit couper la parole et son propos est rendu inaudible.
On touche alors à une question dérangeante à laquelle le film ne répond pas. Pourquoi, dans les années 50-60, années de plein emploi, une partie de la population locale a accepté de travailler à Bataville, a accepté de participer activement à un système qui les exploite ? Le bonheur est-il dans l’aliénation ?
Francis Dubois

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