Actualité théâtrale

à L’Étoile du Nord

"Ciné in corpore" Jusqu’au 7 décembre

Georges Lautner vient de mourir. Mais on a encore dans l’oreille la voix de Bernard Blier : « Mais moi les dingues, j’les soigne, j’m’en vais lui faire une ordonnance et une sévère, j’vais lui montrer qui c’est Raoul. Aux quatre coins d’ Paris qu’on va l’retrouver, éparpillé par petits bouts façon puzzle… Moi quand on m’en fait trop, j’correctionne plus, j’dynamite, j’disperse et j’ventile.  ». Nous sommes tous imprégnés de souvenirs de cinéma, en général antérieurs à nos souvenirs de théâtre et nombre d’hommes de théâtre reconnaissent composer avec ces souvenirs cinématographiques quand ils créent leurs spectacles.

Ces deux univers, certes différents, Guillaume Clayssen a souhaité les rapprocher « en une sorte d’odyssée transartistique où la langue de chacun dialoguerait avec celle de l’autre, « où un montage insolite ouvrirait les frontières entre les deux ». Il s’est interrogé sur ce qui reste d’un film dans nos mémoires : des images bien sûr, mais aussi bien d’autres choses. Il a donc proposé aux acteurs d’interroger leurs souvenirs de cinéma : les films qui les ont marqués, les acteurs, leur voix, leurs gestes et leurs attitudes, la musique. Des émotions qu’ils ont ressenties en tant que spectateurs il leur a demandé de faire leur inspiration pour jouer au théâtre.

Le résultat est cette création hybride entre cinéma et théâtre. Ce qu’a cherché Guillaume Clayssen ce n’est pas à recréer les films mais à réveiller ce qui en reste en nous. Cela commence bien sûr avec la naissance du cinéma et les acteurs assis dos à la salle qui reculent avec effroi devant l’arrivée du train en gare de La Ciotat. Il y aura les émotions ressenties par les spectateurs - la peur, le chagrin, le rêve - des scènes rejouées (Casablanca), des mouvements reconnus (la canne de Charlot ou l’os brandi par le singe de 2001 l’Odyssée de l’espace), la voix des acteurs dans leur langue qui s’est imprégnée dans nos oreilles, des flashs qui renvoient aux films de guerre et des enfants qui rêvent de Batman. On se souvient, comme l’actrice de la pièce, qu’on est toujours prêt à pleurer en revoyant les parapluies de Cherbourg, à hurler de terreur face à Dracula. La vidéo est utilisée de façon pertinente pour les interviews des acteurs, un musicien joue sur scène, l’actrice Laura Clauzel chante avec beaucoup de talent Blue velvet. Les acteurs passent avec aisance d’un registre à l’autre, de l’émotion au rire, avec des parodies d’interviews célèbres ou la caricature des remerciements d’acteurs primés dans les festivals. Ils nous font passer du rire aux larmes non pas en nous racontant une histoire comme leur double au cinéma, mais à la manière de la madeleine de Proust en réveillant en nous des images enfouies dans nos mémoires.

Chacun pourra jouer au jeu de la reconnaissance du film évoqué, mais c’est de théâtre qu’il est question ici. Il y a une certaine ivresse à passer d’un monde à l’autre et c’est délicieux !

Micheline Rousselet

Mardi, mercredi et vendredi à 20h30, jeudi à 19h30, samedi à 17h et 20h30
L’Étoile du Nord
16 rue Georgette Agutte, 75018 Paris
Réservations (partenariat Réduc’snes tarifs réduits aux syndiqués Snes mais sur réservation impérative) : 01 42 26 47 47 ou 01 42 26 63 98
www.etoiledunord-theatre.com

Autres articles de la rubrique Actualité théâtrale

  • « Mademoiselle Molière »
    C’est dans l’intimité d’un couple célèbre, Molière et Madeleine Béjart que nous invite le dramaturge Gérard Savoisien. On est en 1661, le succès de Molière a été reconnu par le Roi et il est invité à jouer... Lire la suite (11 septembre)
  • « Et si on ne se mentait plus »
    C’est chez Lucien Guitry, au 26 place Vendôme, que se rencontraient, au tournant du XXème siècle pour déjeuner tous les jeudis, ceux qu’Alphonse Allais avait baptisés « les mousquetaires » et qui... Lire la suite (10 septembre)
  • « Pour le meilleur et pour le dire »
    Imaginons une femme hypersensible qui sort d’une histoire d’amour ratée avec un pervers narcissique et qui rencontre un homme vulnérable, amoureux fou d’elle mais qui n’arrive pas à lui confier ses... Lire la suite (6 septembre)
  • « Asphalt jungle »
    Deux hommes désœuvrés sortent de scène à tour de rôle pour frapper quelqu’un. On ne voit pas la victime, on entend juste les coups et les gémissements. Ils demandent ensuite au troisième, un de leurs... Lire la suite (4 septembre)
  • « Tendresse à quai »
    Une jeune femme en tenue de cadre est assise à une table sur un quai de gare. Elle lit un recueil de poèmes de Mallarmé. Un homme arrive et s’assied à une table voisine, l’observe, se dit qu’il a le... Lire la suite (3 septembre)