Actualité théâtrale

au Théâtre National de la Colline (petit théâtre)

« Ciseaux, papier, caillou » Jusqu’au 5 juin

« Ciseaux, papier, caillou  » est un jeu auquel on joue seulement avec ses mains. Kevin était tailleur de pierre, il vivait de ses mains. Son entreprise a fermé. En perdant son travail, il a aussi perdu sa fierté, son identité et sa dignité. Il se retrouve les mains vides, fragile, innocent, perdu, privé des repères sociaux que le travail lui fournissait. C’est « un homme bien » pour qui sa famille compte plus que tout. Comme l’écrit Pierre Bourdieu, il ne peut plus vivre « le temps libre qui lui est laissé que comme temps mort, temps pour rien, vidé de son sens ». L’Australien Daniel Keene a écrit cette pièce en pensant à son père devenu chômeur, dont il a ressenti le stress et l’humiliation et à un homme qu’il a observé à la sortie de l’école où il allait chercher ses enfants. Pour autant il ne s’agit pas d’une étude sociologique sur le chômage. L’écriture de Daniel Keene lui apporte une dimension particulière et très forte. Il a choisi d’écrire des pièces courtes aux dialogues raréfiés dont les mots restent souvent coincés dans la bouche des protagonistes nous laissant suspendus à leurs silences. « Au mieux les mots peuvent suggérer la réalité d’une expérience, mais ils ne peuvent jamais la contenir », écrit Daniel Keene. Mais si Kevin et son ami n’ont pas la parole facile, ils arrivent à certains moments à trouver une parole au plus près de la réalité de leur vie, « à faire entrer un infini de douleur dans un dé à coudre » (Daniel Keene). Pour autant la pièce ne sombre jamais dans le misérabilisme, Kevin se débat pour rester vertical. Il y est aidé par l’amour de sa femme et celui qu’il porte à sa fille.

La pièce démarre sur un rythme de musique survoltée sur laquelle danse Camille Pélicier-Brouet qui incarne la fille de Kevin. Cela permet aux metteurs en scène, Marie-Christine Soma et Daniel Jeanneteau, de révéler par contraste, le mal-être, la douleur et la solitude d’un être dépouillé de tout ce qui faisait sa vie et qu’il a, tout comme sa femme, tant de mal à exprimer en mots. Leur mise en scène travaille beaucoup sur la lumière, les personnages apparaissant tantôt en pleine lumière sur un fond de couleur vive, tantôt en silhouettes floues presque effacées derrière un écran opaque, comme ceux à qui leur vie échappe. On vit avec eux le temps qui passe, le vide de l’existence et l’amour auquel on se raccroche. Les acteurs sont excellents. Ils expriment avec leur corps ce que leurs mots ne savent pas dire, particulièrement Marie-Paule Laval en épouse peu loquace, mais si juste et surtout Carlo Brandt qui marque de sa présence massive et taiseuse le personnage de Kevin.
Micheline Rousselet

Du mercredi au samedi à 21h, le mardi à 19h et le dimanche à 16h
Théâtre National de la Colline (Petit Théâtre)
15 rue Malte-Brun, 75 020 Paris
Réservations (partenariat Réduc’snes tarifs réduits aux syndiqués Snes mais sur
réservation impérative) :
01 44 62 52 52
www.colline.fr

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