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Cités éducatives : Énième label ou transformation profonde pour l’éducation prioritaire ?

Le ministère de la Ville et du Logement gère le nouveau label « Cité Éducative » en cheville avec le ministère de l’ Éducation nationale qui semble recouvrir autant de réalités que de lieux d’expérimentations. 80 « cités éducatives » ont été créées à la rentrée 2019 avec une promesse de 100 millions d’euros pour les trois prochaines années.

Cité éducative : kezako ?

La circulaire e mise en place des « Cités Éducatives » est parue le 13 Février 2019. Elles y sont présentées comme une réponse à la « mobilisation nationale pour les habitants des quartiers » lancée par le Premier Ministre en 2018. Ce dispositif est mal défini. « L’alliance républicaine de tous les adultes prêts à contribuer ensemble à l’éducation des enfants et de la jeunesse » est évoquée. D’emblée, il est question de « l’école du socle (écoles-collège) » comme pôle structurant de ces cités.

Les cités éducatives présentent les caractéristiques suivantes :
→ quartier prioritaire de la politique de la ville de plus de 5 000 habitants (dépassant l’échelle d’un REP : plutôt 2 ou 3 REP(+)), impacté par très lourd projet de rénovation urbaine.
→ dysfonctionnement urbain important ;
→ manque de mixité (au moins un collège en REP +) ;
→ « défi particulier » comme un enjeu de sécurité marqué.

Aucune académie n’est oubliée à l’exception, quasi-incompréhensible, de celle de Guyane lorsque l’on sait qu’il s’agit d’un des départements les plus pauvres de France1, si ce n’est le plus pauvre. Pour le reste, elles sont établies dans des quartiers populaires à faible mixité sociale et où l’offre de services publics s’est peu à peu amoindrie. Ce qui surprend, au premier abord, c’est la diversité des structures qui composent ces cités éducatives. Se basant parfois sur un collège (comme à Clichy Sous Bois), ou sur plusieurs à Grenoble ou même exceptionnellement sur deux lycées à Lormont (académie de Bordeaux), il paraît difficile de voir un pilotage national face à tant de variantes. Il s’agit une nouvelle fois d’une dérégulation des objectifs de l’État pour ces territoires.

Des « cités éducatives » sans les enseignants :

Les pilotes ont dû remplir des fiches projet dans un temps très contraint avant les vacances d’automne sans se concerter avec les enseignants et personnels de terrain. Pour certains d’entre eux, c’est par voie de presse qu’ils ont appris qu’ils travailleraient dans une « cité éducative ». Les sites doivent construire leur plan d’action sur les 3 années à venir avec un financement garanti pendant 3 ans.

Écoles du socle : un risque pérenne.

Au printemps 2019, la suppression des EPLESF (Établissements publics locaux d’enseignement des savoirs fondamentaux) du projet de loi « Pour une école de la confiance » fait suite à une mobilisation massive des collègues et de maires de communes rurales. La liste des 80 « cités éducatives » (voir carte) a été annoncée le 2 mai en insistant auprès des journalistes sur l’idée qu’elles ne seront pas le cadre d’EPLESF mais d’un renforcement des réseaux d’éducation prioritaire existant. Peut-on y croire alors que ce serait un moyen de développer les écoles du socle1 en dehors des zones rurales ?

Marc Bablet, qui a été chef du feu bureau de l’éducation prioritaire au ministère, dénonce alors une « idéologie éducative de droite » et fait un parallèle avec la mise en place des ECLAIR (aux résultats désastreux) sous Sarkozy en 2010.

Que cache le "territoire apprenant" ?

Initialement, dans le plan Borloo, l’école avait une place centrale. Dans le premier dossier de presse du ministère, un schéma montre que l’école n’était plus qu’à la périphérie de la « cité éducative », comme dans ce qui s’appelle les « territoires apprenant », où tous les lieux sont présentés comme équivalents pour apprendre, que ce soit l’école, les lieux culturels et sportifs, les associations ou même des fondations privées. A partir de là, on voit que tout étant mis sur le même plan : services publics et privés, alors l’importance du rôle service public se dilue et est délégitimée.

L’AFEV est d’ailleurs partie à l’assaut des « cités éducatives » lors de la journée de lutte contre l’échec scolaire avec le dispositif Devoirs faits qui lui permet d’intervenir dans certains collèges. Elle aspire à y proposer un « mentorat » pour chaque élève avec le soutien appuyé du ministre qui souhaite individualiser au maximum les parcours d’élèves aux dépens des apprentissages collectifs.

Un fond spécifique de 30 000 euros sera attribué au collège tête de file de chaque « cité éducative » à la main du chef d’établissement qui pilotera la cité. A cela, peut s’ajouter une part variable selon les projets. Le principal devra faire le lien entre des interlocuteurs divers (professeurs, parents, puéricultrices, travailleurs sociaux, animateurs sportifs, médecins…) et des institutions publics (CAF, conseil départemental, mairie). C’est aussi une entrée de plus pour le privé au sein de l’institution scolaire publique. Les entreprises sont parties prenantes des cités éducatives. Les « créateurs, formateurs, parrains » ou maîtres de stage sont donc inclus dans le projet.

Développer un apprentissage pré-bac utilitariste plutôt qu’un lycée professionnel émancipateur.

Il existe également tout un volet sur l’orientation scolaire et la volonté de développer l’apprentissage pré-bac au détriment des lycées professionnels alors que les jeunes d’éducation prioritaire sont les premiers à souffrir de discrimination quand il s’agit de trouver un patron. Avec la mise en place d’école de la seconde chance, d’Epide (Établissement pour l’insertion dans l’emploi), ou d’écoles de production (établissements privés) : il s’agit d’offrir de nouvelles possibilités aux jeunes sortis sans diplôme du système scolaire. Leurs faibles nombres sur le territoire ne permettent pas d’absorber l’ensemble des jeunes sans diplôme dans le pays. Le gouvernement inclut dans ce dispositif des établissements privés comme les écoles de production.

Les « cités éducatives » dans la perspective de la réforme de l’Éducation prioritaire.

Alors que le ministre a annoncé la fin du label REP à la rentrée 2021, et que le rapport « Azéma-Mathiot » préconise une territorialisation des moyens donnés au collèges à la main de chaque académie et donc la disparition de la politiques d’éducation prioritaire, à l’exception de celle des REP+ qui seraient sanctuarisées jusqu’à 2022... on ne peut que se demander si par la suite l’éducation prioritaire ne se limitera pas aux seules cités éducatives.

Le SNES-FSU s’interroge sur la pertinence de cet énième label, qui ajoute une strate au mille-feuilles des classements (Politique de la Ville, prévention violence etc.). Il ne faudrait pas que ces « cités éducatives » deviennent des lieux de déréglementation effrénée ni qu’elles renforcent le risque d’ingérence des élu-es locales·aux dans les projets pédagogiques des équipes.
Le SNES-FSU s’oppose à la dilution de la politique d’éducation prioritaire dans des cités éducatives sous l’autorité des collectivités territoriales.

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