Actualité théâtrale

Jusqu’au 24 mars à l’Athénée Théâtre Louis Jouvet

« Claudel »

Trop de gens avaient pris l’habitude de n’évoquer Camille Claudel que sous l’angle de sa relation avec Rodin et de son internement. L’ouverture, en 2017, du premier musée qui lui est dédié à Nogent-sur-Seine a permis de mettre en lumière son talent et de relever la difficulté à le reconnaître quand il s’agit d’une femme.

La dramaturge et metteuse en scène australienne Wendy Beckett s’est attachée à ce personnage à la vie dramatique, qui n’a guère reçu les hommages qui lui étaient dus. Elle montre une artiste passionnée, indocile, sûre de son génie, qui mourut dans un asile après trente ans d’internement. Folle ? Non, plutôt désespérée, déprimée, condamnée par sa famille et la société de son temps. Il faut dire que la vie ne l’avait pas épargnée : une mère confite en religion, corsetée dans des principes, préoccupée essentiellement par le fait que cette fille, une artiste dont elle jugeait la vie dissolue, pouvait nuire à la réputation de la famille et à la carrière diplomatique de son frère Paul. Elle lui coupa les vivres et demanda son internement. Camille ne put compter ni sur le soutien d’un père compréhensif, mais mort trop tôt, ni d’un frère bien aimé, mais lâche et incapable de la soutenir. Rodin admirait le talent de son élève et l’aima, mais pas au point de quitter celle avec qui il vivait et dont il avait un enfant.

Théâtre : Claudel

La très belle idée de Wendy Beckett a été de faire vivre la sculpture de Rodin et de Camille grâce à des danseurs. Sur le plateau devenu atelier de sculpture, Camille en blouse malaxe l’argile et rêve de marbre. Ses amies l’admirent et la soutiennent, surtout Jessie, la seule autorisée à la visiter après la mort de la mère de Camille, qui avait dressé une barrière entre elle et le monde, la condamnant à l’oubli. Les lumières installent un univers aux couleurs de l’atelier, beige de l’argile et gris très clair du plâtre, des blouses et des rideaux. C’est de noir vêtus qu’arrivent la mère ou Paul incapables d’amour envers cette Camille qui choque leur univers bourgeois étriqué. Dans une chorégraphie de Meryl Tankard, qui fut une artiste principale chez Pina Bausch, les danseurs, vêtus de collants couleur chair, plus beiges que roses, arrivent comme des ombres et deviennent modèles ou statues. C’est l’ombre du Penseur ou du Baiser qui hante l’atelier.

La distribution est homogène, dominée par Swan Demarsan qui incarne un Rodin dont l’attitude dominatrice de maître sûr de lui va se transformer. Il le révèle d’abord un peu déstabilisé par l’insolence de Camille, s’intéressant de plus en plus à son engagement pour son art, peu à peu séduit par la passion et le talent de sa jeune élève et enfin torturé entre son amour pour elle et sa fidélité pour son engagement envers la mère de son enfant. À ses côtés Celia Catalifo révèle une Camille âpre, sans concession, aussi passionnée dans son amour pour Rodin que pour la sculpture, écorchée vive, battante, mais condamnée par une famille qui n’hésitera pas à la sacrifier sur l’autel des convenances bourgeoises et à l’enfermer pour la faire oublier. Et c’est sur son appel à l’aide déchirant que s’achève la pièce.

Tandis que l’on parle beaucoup du plafond de verre qui bloque encore les femmes, ce beau spectacle nous rappelle la mémoire de celle qui fut sacrifiée pour n’avoir pas accepté de rester à la place que la société attribuait aux femmes, peindre ou sculpter pour occuper ses loisirs et non laisser éclater un génie qui pouvait concurrencer celui des hommes.

Micheline Rousselet

Du mercredi au samedi à 20h, le mardi à 19h, le dimanche à 16h

Athénée Théâtre Louis-Jouvet

7 rue Boudreau, 75009 Paris

Réservations (partenariat Réduc’snes tarifs réduits aux syndiqués Snes mais sur réservation impérative) : 01 53 05 19 19

Autres articles de la rubrique Actualité théâtrale

  • « Prévert »
    La comédienne et réalisatrice, ancien pilier des Deschiens, Yolande Moreau, et le chanteur Christian Olivier, qui composait et écrivait les chansons du groupe Les têtes raides avant de se lancer dans... Lire la suite (23 janvier)
  • « Le faiseur de théâtre »
    Bruscon, homme de théâtre arrive avec sa femme et ses deux enfants à Utzbach, un village au fin fond de l’Autriche, pour jouer le soir même, dans une auberge, son grand œuvre, La roue de l’histoire ,... Lire la suite (23 janvier)
  • « En ce temps-là, l’amour »
    « En ce temps-là, l’amour était de chasser ses enfants ». C’est ce qu’a fait le narrateur, permettant ainsi à un de ses enfants de survivre à la Shoah. Des années après, il écrit à son petit-fils et... Lire la suite (17 janvier)
  • « Les idoles »
    En lettres blanches sur un écran noir s’affichent les mots du poète Ezra Pound « Ce que tu aimes bien est ton véritable héritage ». C’est sur la trace de ceux qui ont inspiré son désir de création qu’est... Lire la suite (17 janvier)
  • « La vie trépidante de Laura Wilson »
    Laura Wilson est licenciée. Privée de revenu, habitant une grande ville, elle flotte dans ce monde du chacun pour soi, glisse peu à peu dans la pauvreté, perd la garde de son petit garçon, vit dans... Lire la suite (16 janvier)