Actualité théâtrale

Jusqu’au 22 octobre au Théâtre de Gennevilliers

« Clôture de l’amour »

Entre eux c’est fini. Il l’a décidé. Mais il faut le dire. Comment clore l’amour ?
Ils sont chacun à un bout de la scène blanche et nue éclairée de seize néons éblouissants. Elle n’a pas eu le temps de poser son sac et Stan attaque : « Je voulais te voir pour te dire que ça s’arrête/ça va pas continuer/on va pas continuer/ça s’arrête ». Il parle pendant une heure d’une traite sans laisser la parole à Audrey. Il lui dit « Je ne t’attaque pas/je te parle ». Quand il s’avance vers elle, ce sont des balles qu’il tire avec ses mots. Et ce qu’il dit est d’une cruauté terrible. Stan dit tout, la relation devenue enfermement, le désir mort, le cadavre de l’amour et la guerre à venir autour des enfants.
Sous les coups portés par les mots, Audrey ploie, elle baisse les épaules, creuse la poitrine, s’affaisse. A un moment elle serre les poings devant sa bouche pour ne pas crier. Il lui ordonne avec une ironie glaçante de se redresser, de faire face. Il lui dit « Nous devons travailler et ce sera bien ».
A ce moment entrent les enfants du Conservatoire de Gennevilliers. Ils viennent pour répéter et interrompent la scène. A la fin de la chanson, ils repartent, les deux acteurs se croisent sur la scène, à distance, et c’est à elle de parler.
Elle démarre en fauve blessé, si frappée de douleur qu’elle a l’impression d’en avoir perdu sa syntaxe. Puis elle y va. Elle répond point par point avec une intelligence acérée aux paroles cruelles et cinglantes qu’il lui a « balancées ». Elle vise juste, elle convoque la mémoire de leur amour, ses mots, ses gestes, elle pourrait même pardonner, mais a tout de suite conscience que c’est sans espoir. C’est fini et c’est à son tour de dire à Stan ce qu’elle pense de son envie à lui de la quitter. Elle lui dit « tu n’avais pas la carrure de notre amour … Le mot « toujours » est trop grand pour toi ». C’est à elle de porter les coups. En les portant elle retrouve sa dignité, son identité et c’est lui qui doute et s’écroule peu à peu. A la différence de la présentation en Avignon, où l’arrivée des enfants du couple pouvait créer un doute, ici les deux acteurs s’arrêtent, enfilent une parure de plumes bleues, évoquant les Indiens sur le chemin de la guerre et nous font face. C’est implacable et c’est fini.
Pascal Rambert a écrit ce texte pour Stanislas Nordey et lui a proposé Audrey Bonnet comme partenaire. Avec leur accord il leur a laissé leurs prénoms. Il dit avoir choisi Stanislas Nordey « pour sa manière unique de faire du langage une respiration du corps ». L’écriture est saccadée, violente, adaptée à la mise en bouche par des acteurs qui inventent leur ponctuation. Le langage des corps souligne l’intensité saignante de la séparation. Lui, sec, nerveux, est expert en paroles rageuses, mais aussi en bras tendus, en doigts qui pointent, menaçants. Quand il avance, il part au combat, il veut la faire souffrir, les mouvements de son corps répondent à l’impact des mots. Elle est repliée sur sa douleur. Mais quand elle va prendre la parole, elle est droite, elle fait face frémissante et hérissée et c’est au tour de Stan de réagir avec son corps aux mots qu’il reçoit.
Ce texte est la plus poignante des scènes de rupture. Il nous emporte dans une énorme vague vers cette mort qu’est la fin d’un amour. On est loin du mélo, face à ce dialogue des mots et des corps joué par deux acteurs exceptionnels, on a le cœur serré, on est oppressé. C’est le spectacle le plus fort qui nous ait été offert depuis longtemps.
Micheline Rousselet

Mardi et jeudi à 19h30 (sauf le 11 à 20h30), mercredi, vendredi et samedi à 20h30, dimanche à 15h. Relâche le lundi.
Théâtre de Gennevilliers
41 avenue des Grésillons, 92230 Gennevilliers
Réservations (partenariat Réduc’snes tarifs réduits aux syndiqués Snes mais sur réservation impérative) : 01 41 32 26 26
www.theatredegennevilliers.com

Autres articles de la rubrique Actualité théâtrale

  • « Mademoiselle Molière »
    C’est dans l’intimité d’un couple célèbre, Molière et Madeleine Béjart que nous invite le dramaturge Gérard Savoisien. On est en 1661, le succès de Molière a été reconnu par le Roi et il est invité à jouer... Lire la suite (11 septembre)
  • « Et si on ne se mentait plus »
    C’est chez Lucien Guitry, au 26 place Vendôme, que se rencontraient, au tournant du XXème siècle pour déjeuner tous les jeudis, ceux qu’Alphonse Allais avait baptisés « les mousquetaires » et qui... Lire la suite (10 septembre)
  • « Pour le meilleur et pour le dire »
    Imaginons une femme hypersensible qui sort d’une histoire d’amour ratée avec un pervers narcissique et qui rencontre un homme vulnérable, amoureux fou d’elle mais qui n’arrive pas à lui confier ses... Lire la suite (6 septembre)
  • « Asphalt jungle »
    Deux hommes désœuvrés sortent de scène à tour de rôle pour frapper quelqu’un. On ne voit pas la victime, on entend juste les coups et les gémissements. Ils demandent ensuite au troisième, un de leurs... Lire la suite (4 septembre)
  • « Tendresse à quai »
    Une jeune femme en tenue de cadre est assise à une table sur un quai de gare. Elle lit un recueil de poèmes de Mallarmé. Un homme arrive et s’assied à une table voisine, l’observe, se dit qu’il a le... Lire la suite (3 septembre)