Actualité théâtrale

au Théâtre National de La Colline

« Combat de nègre et de chiens » Jusqu’au 25 juin

Dans un pays d’Afrique le chantier d’une grande entreprise française va fermer. Ne restent plus que le chef de chantier vieillissant Horn, une jeune femme, Léone, qu’il connaît à peine et qu’il vient de faire venir de France pour l’épouser, et un jeune ingénieur Cal. L’arrivée d’un Noir, Alboury, entré on ne sait comment sur le chantier surveillé par des gardes armés, pour réclamer le corps de son frère mort la veille dans des conditions mystérieuses, va entraîner un déchainement de violences.
Bernard-Marie Koltès disait que la pièce « ne raconte ni le colonialisme ni la question raciale », mais « parle de trois êtres humains isolés dans un certain lieu du monde qui leur est étranger ». Certes le sujet de la pièce n’est pas l’histoire de l’Afrique ou de la colonisation, mais elle nous parle de la conscience européenne, de l’impossibilité du rapprochement entre Blancs et Noirs, d’une culpabilité liée au colonialisme, de nos refoulements et de nos angoisses. C’est une pièce très forte, violente et sauvage où le langage est très important.
Depuis Patrice Chéreau qui l’avait créée en 1983, la pièce a été peu mise en scène en France, peut-être par peur de la comparaison. Michael Thalheimer, dont c’est la première mise en scène en Français, a relevé le flambeau et nous donne à voir un monde sans illusion où les rapports de pouvoir et la peur règnent. Les trois Blancs ne sont en fait pas en contact avec Alboury mais avec leur obsession. Il est l’image du Noir telle qu’elle existe dans leur imagination, avec tous les fantasmes, entre autres sexuels, qu’elle véhicule. Pendant la plus grande partie de la pièce Alboury est dans l’ombre et l’on sent toutes les angoisses de Horn et de Cal. Horn est celui qui croit connaître l’Afrique et pense que tout le monde peut être acheté et manipulé. En fait il est en pleine crise d’identité, il vieillit, le chantier va fermer, il va se retrouver seul sans repère. Il cherche donc à s’acheter une femme. Charlie Nelson lui donne le poids du vieil habitué de la vie coloniale, passablement imbibé, qui pense pouvoir tout régler par sa puissance et son argent. Cal est seul, il n’a que Horn. Pour lui tout est sexuel et inquiétant en Afrique. C’est un déraciné, il a peur des Noirs et des femmes et son angoisse refoulée le rend très dangereux. La performance du jeune acteur Stefan Konarske est impressionnante. Il apparaît comme un animal fou, à la sexualité et à la violence incontrôlables. Il fait peur. Au personnage de Léone, Cécile Coustillac donne une plasticité qui la fait passer de la jeune fille naïve qui a accepté de venir en Afrique épouser un inconnu qui lui a promis un feu d’artifice, à une jeune femme perdue qui pense pouvoir entrer en contact avec l’autre en abandonnant son identité, elle en a si peu, et en tombant amoureuse de l’Afrique à travers Alboury. Celui-ci est le catalyseur qui permet de voir ce qu’est l’Afrique pour les trois Blancs. Compte-tenu de tout ce que véhicule Alboury, l’idée géniale de Michael Thalheimer a été de le faire incarner par un chœur, dont Jean-Baptiste Anoumon se détache surtout à la fin lorsqu’il passe au centre de l’action. Michael Thalheimer a voulu que la peur, celle des Blancs face aux Noirs, celle des hommes face aux femmes soit envahissante et il y réussit admirablement, aidé par des acteurs exceptionnels.
La scénographie est, elle aussi, impressionnante et contribue à cette atmosphère oppressante. En face du public, il y a une sorte de trou, le chantier finissant, où les acteurs descendent ou remontent, ce qui accentue l’impression qu’il y a toujours quelqu’un qui épie. Tout autour une sorte de passerelle, espace limité avec des pentes qui rendent les déplacements difficiles, où les personnages évoluent dans l’ombre ou la lumière, se parlent à eux- mêmes plus qu’ils ne dialoguent.
Une telle intelligence dans la mise en scène, une telle performance des acteurs font qu’il faut absolument courir voir ce spectacle qui crée une émotion comme on en éprouve peu souvent au théâtre.
Micheline Rousselet

Du mercredi au samedi à 20h30, le mardi à 19h30 et le dimanche à 15h30.
Théâtre National de La Colline
15 rue Malte-Brun, 75020 Paris
Réservations (partenariat Réduc’snes tarifs réduits aux syndiqués Snes mais sur réservation impérative) : 01 44 62 52 52
www.colline.fr

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