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Conjoncture : 6 %, 8 %, 10 %... de PIB en moins

Crise sanitaire, crise financière 3e partie Complément à l’US N° 797 du 25 avril 2020

Pour un économiste « orthodoxe » du PIB en moins, ce sont des marchandises qui ne sont plus produites, des revenus qui ne sont pas distribués, des besoins non satisfaits et donc une perte de bien être pour une population : de la croissance à l’envers.

Une crise inédite
La mise à l’arrêt de l’économie – production et échange – est en fait difficilement quantifiable. La chute du PIB qui en découle, contrairement aux crises capitalistes classiques, n’est pas consécutive à un retournement de conjoncture où, brutalement, la demande s’effondre et produit des stocks invendus qui seront ensuite déstockés à n’importe quel prix. Elle n’est pas non plus le produit d’une crise financière qui met les entreprises dans l’impossibilité de faire face à leurs échéances. L’offre et la demande se contractent en même temps et pour la même raison.
Pour une bonne part, ce qui n’a pas été consommé durant la période de confinement n’a pas été produit et ne le sera jamais. L’économie étant largement tertiairisée, les services rendus directement à la personne ne pourront pas faire l’objet d’un rattrapage. L’électricité produite durant la période et non consommée n’a pas pu être stockée, il suffira d’une coupe de cheveux pour rattraper les trois séances perdues en deux mois… Différente est la situation de l’industrie qui peut bénéficier en sortie de crise d’une reprise forte de la demande.
Tout n’est pas négatif dans la décroissance. On ne peut pas dire que le temps passé à ne pas consommer du carburant et à polluer est une perte de bien-être. A l’opposé, nous nous serions bien passés de l’augmentation du nombre de malades en réanimation qui pourtant fait augmenter le PIB.

Besoin de solidarité
Par ailleurs dans une crise classique, la contraction du PIB s’accompagne d’une chute équivalente des revenus. Diverses mesures dont la mise en place du chômage partiel en France font qu’une part significative de la masse salariale a été maintenue. 50% des salariés en bénéficient. Les fonctionnaires et les retraités voient également leurs revenus maintenus. Par contre, la chute est très brutale pour la part du salariat et des indépendants qui ne bénéficie d’aucune protection. Cette baisse du pouvoir d’achat atteint tout particulièrement le salariat précaire du secteur tertiaire (distribution, aide à domicile, transport, bâtiment, service aux entreprises…) et, déjà, creuse les inégalités et plonge des pans entiers de la société dans la grande pauvreté.
Le maintien du revenu pour la majorité des salariés va dégager une « épargne forcée » : la partie du revenu non dépensée du fait du confinement. Donc, pour la même cause, les uns passent sous le seuil de pauvreté pendant que les autres voient gonfler leur épargne.

Pour combien de temps ?
Il y a fort à craindre que cette situation dure. D’abord parce qu’il est difficile d’estimer, en l’absence de traitement et de vaccin, la date de l’extinction de la pandémie. D’autant que dans le cadre d’une économie mondialisée, la présence de la maladie quelque part dans le monde viendra perturber les approvisionnements et réduire la demande. La crise met à mal le processus mondialisé de production et provoque des ruptures dans la chaîne des approvisionnements. Pour de bonnes raisons, les Etats vont chercher à assurer leur indépendance. Des marchés peuvent donc aussi se fermer.
A court terme, les perturbations conjoncturelles risquent d’être d’une telle ampleur que, même si les appels à un « retour à la normale » vont se multiplier, des changements profonds apparaîtront. De la récession à la dépression, il n’y a qu’un pas que le monde capitaliste a déjà connu (à la fin du XIXe siècle, par exemple). Une démondialisation est possible. Les économies développées peuvent entrer dans une décroissance lente et appauvrissante. Mais rien n’est mécanique. Une crise d’une telle force implique des choix politiques qui peuvent transformer une crise en une opportunité.

Thierry Ananou

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