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D’autres manières encore de « faire » de l’Histoire (3)

« De Lénine à Gagarine », Alexandre Sumpf Une histoire sociale.

La sociologie et l’Histoire peuvent-elle faire bon ménage ? Alexandre Sumpf s’essaie à en faire la démonstration dans « De Lénine à Gagarine » sous-titré justement : « Une histoire sociale de l’Union soviétique ». Le projet est grandiose : décrire les évolutions de la société forgée par la Révolution puis par la contre révolution stalinienne en termes de classes sociales et de groupes sociaux aux intérêts divergents. Comprendre les raisons des « purges » comme leurs conséquences catastrophiques pour le pays, analyser les changements du parti bolchevik en terme de composition sociale, la place de l’éducation, de la culture dans la formation d’une nouvelle élite mais aussi les changements dans les populations dus aux insurrections, aux résistances diverses. Avec comme résultat des compromis, de la résignation comme l’adhésion à des valeurs communes en premier lieu le patriotisme ou la religion, ciment de cette société éparse aux intérêts souvent contradictoires.
Là se trouve l’explication de la force acquise par cette idéologie anti marxiste du « socialisme dans un seul pays » conduisant Staline à combattre toute possibilité révolutionnaire dans d’autres pays.
La force du livre réside dans la tentative de décrire la vie quotidienne, les relations entre la société et la dictature, les mythes sur lesquels repose cette société dont celui de la Grande Révolution Prolétarienne, le legs du passé, la terreur mais aussi la Guerre qui construisent les références de plusieurs générations successives.
La faiblesse tient dans l’absence de différenciation des époques. La dictature stalinienne n’est pas inscrite dans le parti bolchevik ni chez Lénine. La contre révolution politique stalinienne est une réalité. Rien n’était acquis. Il a fallu l’assassinat de Kirov en 1934 pour que les rapports de force basculent. Pour dire que les possibles ne se réduisent pas à l’enchaînement des faits. Une histoire reste à écrire qui pourrait faire une part aux aspirations, aux utopies de transformations sociales au lieu de considérer que ce qui a eu lieu devait forcément avoir lieu.
L’auteur insiste sur l’absence d’idéologie de cette caste dirigeante qui n’a plus de boussole, plus de représentation du monde. Comment perpétuer le mode de domination ? Ces dirigeants ne défendent que leur propre place. A ce niveau gît, peut-être, la cause du passage rapide de cette bureaucratie au capitalisme sans rien changer de ses habitudes. Un paradoxe d’un siècle, le 20e, qui n’en a pas manqué.
Il qualifie cet Etat de colonialiste, uniquement axé sur la propagande, se déployant « contre son peuple », bureaucratique - sans qu’il soit possible de se contenter de ce terme trop vague, il essaie de définir ses attributs - pour en déduire que les populations qui souffrent sont atomisées, qu’il est extrêmement difficile de se regrouper pour résister.
La situation commencera à s’améliorer, sur le terrain économique, dans le début des années 1950. Le gaspillage est visible, dû à un système de planification centralisée. Il occasionne des retraits de ce travail ressenti comme inutile. Des formes de sortie du système déjà analysées, tolérées par le Pouvoir comme autant de soupapes de sûreté.
La révolution politique était dans l’impasse faute de construction d’un projet collectif, faute aussi d’une idéologie de transformation sociale. Le monde binaire, celui de la guerre froide pendant cette période, avait tendance à déteindre sur les solutions et à les réduire à Capitalisme ou formes non-capitalistes existantes en URSS ou en Chine.
Ce livre, cette thèse est une première tentative pour comprendre « l’homo sovieticus ». Ce n’est pas seulement une question du passé. C’est aussi une question actuelle. Du passé, il n’est pas possible de faire table rase…

Nicolas Béniès.

« De Lénine à Gagarine », Alexandre Sumpf, Folio/Histoire.

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