La solidarité internationale en France

Déclaration des invités internationaux au Congrès national du SNES-FSU, Rennes, 29 mars 2018

Bonjour,

Nous venons de pays très différents mais des points communs nous rassemblent : nous croyons au rôle fondamental de l’éducation, à la professionnalité de ses personnels et à la nécessité d’un syndicalisme fort et représentatif.

Je parle ainsi au nom de mes camarades d’Italie, du Portugal, de Maurice, du Tchad, du Maroc, du Japon, de Mauritanie, de Grèce, de Pologne.

Nous luttons tous ici en faveur de l’école publique et nous devons faire face à la privatisation grandissante. Dans beaucoup de pays d’Afrique, les écoles que nous appelons "écoles-boutiques" parce que leur but premier est lucratif, fleurissent un peu partout, on y enseigne dans des conditions déplorables, sans aucun contrôle ou presque de l’Etat. Malheureusement certaines familles scolarisent leurs enfants dans ces écoles en raison des défaillances d’un service public sous-doté. En Afrique comme en Europe, des gouvernements préfèrent financer les écoles privées plutôt que de développer le service public. C’est le cas en Italie qui va même jusqu’à utiliser des fonds structurels européens dans ce but, car pour le gouvernement le privé garantirait un système plus performant. Mais au Portugal, conformément aux demandes syndicales, le gouvernement a décidé de mettre la priorité vers l’école publique, il s’interdit de financer une école privée s’il y a une école publique à proximité.

Beaucoup de pays sont confrontés à de profonds changements démographiques induits par la baisse de la natalité. Au lieu de profiter de cette conjoncture pour améliorer les conditions d’accueil des élèves, par exemple en diminuant les effectifs par classe, on ferme les écoles. C’est le cas à Maurice, en Grèce, en Italie et au Portugal. On recrute moins d’enseignants, on impose aux professeurs d’enseigner sur plusieurs établissements. En Grèce plus de 2000 écoles ont été fermées, les choix de langues étrangères ont été réduits, 30 000 départs à la retraite n’ont pas été remplacés. Au Portugal, l’absence de recrutement sous les précédents gouvernements aboutit à un vieillissement de l’âge moyen des enseignants, ainsi il y a dans tout le pays environ 200 enseignants de moins de 31 ans.

Cela a aussi des conséquences sur les retraites et nous devons nous battre pour contrer les projets néfastes tendant à reculer l’âge de départ à la retraite et le montant des pensions. A Maurice, les enseignants recrutés après 2008 partiront à la retraite à 65 ans au lieu de 60 auparavant, après 38 ans de service contre 33 auparavant. Au Portugal l’âge a été reculé à 66,5 ans, en Italie, à 67 ans.

Presque partout c’est une lutte incessante contre les politiques néolibérales qui veulent casser le service public. L’endettement sert de prétexte à imposer des diminutions de salaires, bloquer l’avancement des carrières. Le gouvernement tchadien, dans l’ivresse de l’augmentation des revenus pétroliers, avait engagé des chantiers couteux et entretenu à grand frais son armée ; maintenant que les cours du pétrole ont baissé, il a choisi de couper dans les dépenses d’éducation publique. Ainsi les salaires des fonctionnaires ont été brutalement abaissés, plongeant en particulier les enseignants dans de grandes difficultés matérielles. En Mauritanie, les salaires sont si faibles que les enseignants sont contraints de faire des cours privés pour assurer à leur famille des revenus décents. En Grèce les salaires des enseignants on baissé de 40% depuis 2010.

En Grèce et au Portugal jusqu’à 2017, il n’y a eu aucun avancement de carrière depuis des années. Beaucoup de gouvernements refusent le dialogue social, comme en Italie où les dernières années ont été très rudes sur ce point.

Les gouvernements tentent aussi de faire des économies en augmentant la charge de travail, ainsi au Maroc les obligations hebdomadaires de service sont passées de 18h à 21h en lycée et 24h en collège.

Dans ces conditions le syndicalisme n’est pas un long fleuve tranquille. Les libertés syndicales doivent être défendues pied à pied car elles sont mises à mal dans de nombreux pays. Répression des grèves et des manifestations, sanction contre les militants, sont le lot quotidiens de nos camarades. Au Tchad, des manifestations ont été réprimées dans la violence par la police aux ordres de la dictature. En Mauritanie où les putschs militaires se succèdent depuis 1978, toutes sortes de sanctions s’abattent contre ceux qui expriment leurs revendications : mutations d’office, affectations arbitraires...

Quand la hiérarchie impose ses vues, elle rend difficile la liberté de parole, provoque la suspicion dans les réunions de travail. En Pologne, le nouveau gouvernement ultra-conservateur nomme des chefs d’établissement à sa botte qui font pression sur les enseignants et limitent leur liberté pédagogique. Il y a même le projet d’inclure dans l’évaluation professionnelle la bonne moralité des enseignants.

Quand les gouvernements instrumentalisent les programmes scolaires à des fins politiques c’est toute l’éthique de notre profession qui est mise en cause. Au Japon, le gouvernement nationaliste utilise les programmes scolaires pour justifier son orientation militariste. En Pologne, les programmes d’histoire ont été révisés dans un sens tout aussi nationaliste et les concepteurs de ces programmes ne sont ni indépendants ni issus de la profession.

Nous luttons pour la démocratisation de l’enseignement et l’accès aux études supérieures. Mais le coût des études est souvent un frein, même dans les pays dits riches : au Japon, beaucoup de familles renoncent aux études supérieures pour leurs enfants en raison de leur coût très élevé. En Pologne, le gouvernement revendique un élitisme basé sur une sélection précoce. Un enseignement commun et unique du primaire jusqu’à la fin du collège avait été mis en place en 2000 et avait suscité des progrès réels dans l’accès aux études supérieures, mais la réforme récente revient à un système beaucoup plus sélectif et limité à huit années l’enseignement commun obligatoire.

Saluons le courage des camarades qui malgré les conditions défavorables s’organisent et luttent pour l’amélioration collective des conditions de travail. Au Tchad, un vaste mouvement de grève dans la fonction publique, de fin janvier à la mi-mars, a montré que la société civile était unie et mobilisée contre les mesures ultra-libérales de la dictature. Un protocole de reprise du travail a été signé, garantissant quelques avancées.

A Maurice le syndicat implique les parents dans ses revendications car ceux-ci sont très sensibles aux thèmes éducatifs et pèsent électoralement. Un effort est fait pour attirer les jeunes et les femmes malgré les difficultés. Ailleurs, hélas, le dialogue social est rompu : au Maroc face à un gouvernement islamiste, en Pologne. Egalement en Grèce où une manifestation nationale pour le rétablissement des postes d’enseignants, dans le primaire et le secondaire, aura lieu demain vendredi.

Mais disons ici qu’il n’y a pas de fatalité à la situation. Au Japon la lutte syndicale, qui mobilise aussi parents et élèves, a permis d’obtenir des bourses d’étude.

Un pays, le Portugal, nous montre l’exemple d’une autre politique : le gouvernement, appuyé par tous les partis de gauche, tente d’échapper aux diktats de Bruxelles et de Francfort et d’inverser l’austérité ; le rattrapage des carrières et des salaires est ainsi amorcé. Cependant les conditions d’exercice restent dégradées et les syndicats luttent encore pour leur indispensable amélioration.

Nous le disons tous, il faut continuer à combattre toutes les politiques qui démotivent les enseignants et les personnels. C’est le sens des échanges que nous avons entre syndicats de tous les pays car nos valeurs sont communes.

Nous devons faire comprendre aux gouvernements que nos revendications sont justes, afin d’offrir aux jeunes l’éducation à laquelle ils ont droit, afin d’attirer les étudiants vers une profession que nous aimons, afin de respecter les personnels qui travaillent pour les citoyens de demain.

Merci à vous tous de votre accueil, le SNES n’a "ni l’or ni l’argent" mais il a foi dans la lutte syndicale et nous sommes de tout coeur avec vous.

Autres articles de la rubrique La solidarité internationale en France