Actualité théâtrale

Jusqu’au 21 mai au Théâtre Le Ranelagh

« Derniers remords avant l’oubli »

Jean-Luc Lagarce est l’auteur contemporain le plus joué en France et « Derniers remords avant l’oubli » est au programme de l’Agrégation de Lettres en 2012. Il ne se passe rien ou presque dans les pièces de Lagarce. Tout est dans la parole, dans les non-dits et le comment dire les choses. C’est le cas dans cette pièce.
Un dimanche, Pierre, Paul et Hélène se retrouvent dans la maison où ils se sont aimés autrefois. Pierre y vit toujours, seul. Hélène et Paul se sont mariés chacun de leur côté et souhaitent la vendre. Ils sont venus avec leur conjoint et Hélène a en outre amené sa fille, une adolescente qui observe l’agitation des adultes avec un regard d’entomologiste. Quant aux conjoints, mal à l’aise, ils essaient de trouver une place dans cette histoire dont ils étaient absents. De leur réunion, de l’évocation des bribes de leur passé naissent des tensions, des rancoeurs, des regrets aussi.
La langue de Jean-Luc Lagarce est simple et directe. Comme toujours, il revient fréquemment sur ce qui vient d’être dit, le précise et, ce faisant, fait apparaître de nouvelles zones d’ombre. Ces retours fréquents sur ce qui vient d’être dit révèlent la mauvaise foi, la faiblesse, la lâcheté ou l’orgueil des personnages, ce qui nous les rend très proches. C’est probablement pourquoi Serge Lipszyc a choisi de jouer la pièce dans le bar du théâtre du Ranelagh, avec sa cheminée néo-gothique et les spectateurs attablés à de petites tables ou assis sur les canapés, très proches des acteurs, témoins en quelque sorte de ce qu’ils se disent. Hélène, Pierre et Paul se disent ce qu’ils ne se sont pas dit, hésitent sur les mots à se dire, se rétractent, cherchent à mettre les choses au clair sur leur histoire passée pour tourner la page et éviter les regrets. Dans cette danse complexe les relations s’exacerbent et parfois l’un d’eux frappe au cœur, Hélène qui dit « je vous ai toujours menti » ou Paul qui lance à Pierre « Tu n’es pas quelqu’un de bien ».

Pour jouer Lagarce, surtout lorsqu’on est à leur côté, il faut des acteurs capables de subtilité qui parviennent à faire passer les sous-entendus. Serge Lipszyc (Pierre) et surtout Bruno Cadillon (Paul) y réussissent bien, même si on peut regretter la place un peu réduite laissée aux silences qui, chez Lagarce, participent au règlement de compte qui se joue sur scène. Valérie Durin survoltée permet un contrepoint intéressant. Henri Payet en Antoine, le conjoint d’Hélène, révèle bien le côté décalé du personnage qui n’est pas du même milieu que les autres et donne à voir son malaise et sa difficulté à entrer dans le jeu du trio. En adolescente critique marquant sa distance en maniant un appareil photo qui lui permet d’affirmer son statut d’observateur, Ophélie Marsaud donne à son personnage mineur une vraie présence. Une mise en scène simple et directe, des acteurs capables par leurs gestes, leurs regards d’incarner des personnages qui nous ressemblent, on est bien dans l’univers de Jean-Luc Lagarce.
Micheline Rousselet

Du mercredi au samedi à 19h.
Théâtre Le Ranelagh
5 rue des vignes, 75016 Paris
Réservations (partenariat Réduc’snes tarifs réduits aux syndiqués Snes mais sur réservation impérative) : 01 42 88 64 44
www.theatre-ranelagh.com

Autres articles de la rubrique Actualité théâtrale

  • « Inflammation du verbe vivre »
    Alors que Wajdi Mouawad, le directeur de La Colline, avait souhaité se lancer dans une entreprise fleuve, mettre en scène les sept pièces de Sophocle qui nous sont parvenues, le poète auquel il... Lire la suite (14 novembre)
  • « Il y aura la jeunesse d’aimer »
    Le couple que formèrent Louis Aragon et Elsa Triolet, unis par l’amour et l’engagement politique, est devenu emblématique. Didier Bezace s’est associé à Bernard Vasseur, directeur du Moulin de... Lire la suite (11 novembre)
  • « Dans la luge d’Arthur Schopenhauer »
    Yasmina Reza résume son texte en disant qu’il s’agit « de quatre brefs passages en revue de l’existence par des voix différentes et paradoxales, ou encore d’une variation sur la solitude humaine et des... Lire la suite (9 novembre)
  • « Après la répétition »
    On sait la puissance des liens qui unissent souvent un metteur en scène et ses comédiennes. En cherchant comment jouer la séduction, la naissance de l’amour, la passion, la lassitude qui s’installe,... Lire la suite (2 novembre)
  • « Contrebrassens »
    Une femme qui chante Brassens cela surprend et enchante, quand elle a la malice et la grâce féminine que célébrait le grand Georges. Très inspirée par les textes et les mélodies du chanteur, car on... Lire la suite (1er novembre)