Lectures : littérature, poésie, polars, essais, revues

Du côté des polars… Une sélection de polars récents

Comment raconter l’amour fou  ? Celui qui va jusqu’au crime pour protéger l’être aimé(e), sinon par l’intermédiaire des codes du polar. Une femme vivant avec sa fille fait l’objet d’un amour platonique d’un professeur de mathématiques, son voisin. Un jour, son ex-mari la retrouve et sa fille le tue. A partir de là, l’enquête se déploie suivant les règles du jeu d’échec d’un côté, du théâtre No de l’autre. Les masques sont blancs, les sentiments doivent rester secrets. Keigo Higashino dans « Le Dévouement du suspect X » réussit l’entreprise. Les coups sont quelquefois téléphonés mais l’ensemble laisse une sensation de vide, d’un génie et d’un talent mal employés. La passion ne se discute pas. Même lorsqu’elle n’est pas partagée. Dans le même mouvement, l’auteur décrit un Japon qui vit avec ses quartiers pauvres, ses sans abris… Bref le Japon d’aujourd’hui ou plutôt d’avant le tsunami.

« Le Dévouement du suspect X », Keigo Higashino, traduit du japonais par Sophie Refle, actes noirs/Actes Sud, 316 p.

 

Un auteur qui s’affirme, Michael Koryta et son double détective privé Lincoln Perry. « Une heure de silence » est un roman à qui il manque juste une dimension – pour commencer par une critique -, le contexte social. Il focalise sur les comportements individuels, à commencer par celui de Lincoln. Ce dernier cherche à protéger ses proches sans s’interroger sur le contexte qui permet à cette violence de s’exercer. Il ne s’interroge pas sur les raisons pour lesquelles un adolescent de 16 ans devient tueur pour se faire une place à ce curieux soleil qui a nom argent, synonyme de puissance et d’une forme de reconnaissance. Pourtant, il en dessine tous les éléments. Par contre, il excelle dans les mises en évidence des clichés dans les attitudes. Un ancien taulard, pour le détective, est forcément un assassin en puissance. Il ne s’intéresse pas, dans un premier temps, aux conditions – individuelles en l’occurrence – qui ont pu conduire au meurtre ni aux regrets formulés. L’écrivain s’arrange pour que le lecteur ne partage pas totalement le point de vue du détective. Il faut bien applaudir le tour de force. L’enquête devient secondaire. Les personnages prennent le pas sur l’intrigue. Quelquefois un peu trop. Il nous livrera une solution officielle puis une autre, plus secrète. En cela, il suit les traces du meilleur Michael Connelly.

« Une heure de silence », Michael Koryta, traduit de l’anglais par Frédéric Grellier, Policiers/Seuil, 366 p.

 

Dans la Série Noire, un nouvel auteur, Karim Madani, qui voudrait construire une ville à l’image de celle de Ed McBain. Il l’a appelée Arkestra. La référence à Sun Râ – chef d’orchestre de jazz, sorte de secte se référant à l’Egypte – vient immédiatement à l’esprit de tout amateur de jazz. La musique occupe une grande place dans cette intrigue dessinant des atmosphères spécifiques. Cette fable d’un flic, Paco Rivera, jouant à l’ange exterminateur a tout pour plaire. Dénonciation des flics corrompus, l’alliance du capitalisme et des gangs, la volonté de dénoncer avec la mort au bout de ce rouleau totalement compresseur. « Le jour du fléau » dit bien ses références. La Bible et par-là même, le polar américain. Mais les personnages manquent de consistance, d’épaisseur. Ils font office uniquement de concepts, d’idées générales. L’auteur manque la cible. Pourtant, tous les ingrédients sont là : meurtres, flics ripoux responsables de la mort de son informatrice, que Paco porte comme une croix, la référence au blues et à Robert Johnson en particulier, comme toutes les autres musiques liées au blues et au jazz… Et encore tout le reste. Ce trop est aussi un manque, la vraisemblance. Dommage. Souhaitons à Karim Madani de digérer ses influences pour devenir lui-même.

« Le jour du fléau. Les chroniques d’Arkestra », Karim Madani, Série Noire/Gallimard, 297 p.

 

Un nouveau type de polar, philosophique. Les polars s’enrichissent ces derniers temps de nouvelles dimensions. Historique, psychanalytique – le passionnant « Séduction » de Catherine Gildiner, 10/18 -, sociologique, économique… Il manquait la philosophie ou plutôt, comme le disait Gilles Deleuze dans son Abécédaire, « une régression de la philosophie », celle de Wittgenstein. Heinrich Steinfest, né en Australie d’origine autrichienne et vivant à Stuggart, a voulu illustrer par la voie du polar – et un peu de Raymond Roussel, un auteur par trop oublié – cette attitude philosophique de doute systématique, d’interrogation sur les concepts, sur les mots utilisés pour déconstruire tous les systèmes. Utilisation qui suppose une part d’humour, de dérision et… de connaissances des textes en question. Le résultat : une série de régressions. Du polar, l’enquête se réduit à un petit fil conducteur, le contexte social disparaît – mais pas la ville de Vienne qui vient comme un souvenir – comme le sentiment de révolte contre un monde qui marche sur la tête. Une régression aussi de la figure de l’enquêteur. L’inspecteur se nomme Lukastik – déformation de Luckas, philosophe hongrois, auteur de « Histoire et conscience de classe » - et lit, comme une Bible, le « Tractatus Logicus ». « Requins d’eau douce » inverse tous les codes du polar. Le point de départ a de quoi sidérer. Un homme est retrouvé dans une piscine sur le toit d’un immeuble de Vienne. Il a été victime d’une attaque de requins. Comment est-ce possible ? L’explication fait la part belle à la pollution des fleuves, aux naufrages, aux déséquilibres écologiques. C’est la seule concession à la réalité. Pour le reste, c’est une réflexion sur les réflexions de Ludwig Wittgenstein. C’est quelque fois drôle et parfois pesant. Mais ce n’est pas un polar…

« Requins d’eau douce », Heinrich Steinfest, traduit de l’allemand par Corinna Gepner, Folio/policier .

 

Le roman policier historique fait souvent l’objet de série. Via la figure d’un détective privé, l’auteur nous fait visiter une partie de notre histoire. Jean-François Parot, à travers Nicolas Le Floch, nous a permis de visiter le Paris de cette fin du 18e siècle. En 8 épisodes, nous traversons 20 ans pour arriver en 1780 pour « L’honneur de Sartine ». La révolte gronde, pendant que le roi Louis XVI s’occupe de… serrurerie. Necker est aux Finances et voudrait faire partager sa volonté de mettre en place une politique d’austérité (pour employer un terme anachronique). Il se heurte aux corps constitués et notamment à Sartine, passé de la Police aux affaires maritimes. L’assassinat d’un ancien responsable administratif de ces affaires maritimes n’est que le fil conducteur pour mettre en scène ces affrontements au sommet. En même temps – et c’est valable pour toute la série – la description de Paris semble authentique. On a l’impression d’y être. Comme les prémices de la révolution qui vient…

« L’honneur de Sartine », Jean-François Parot, 10/18.

 

Peut-on parler de polar « géographique » ? James Thompson a voulu situer ses intrigues en Laponie – en Finlande. Il a construit une figure de détective privé née dans ce village de Kittilä, Kari Vaara, Roc Danger en français. Il a épousé une américaine, Kate, qui exprime la position de l’auteur. Il fait froid dans cette partie du monde et il fait noir. Une des explications des vagues d’alcoolisme, de suicides, de meurtres, de violences souvent domestiques. L’inspecteur est confronté à un meurtre qui a toutes les apparences d’un meurtre raciste. Une jeune actrice noire de porno, d’origine somalienne, Sufi, est retrouvée étranglée dans la neige près de chez elle. L’enquête permet de décrire le village, ses habitants, les cadavres dans les placards et se centre sur… l’enquêteur. On découvre sa famille, son ex-femme qui vit avec un homme riche qui a des aventures notamment avec Sufi, et les hommes de sa brigade aux religions étranges héritées du passé. Un microcosme de notre monde. Y compris les conséquences des guerres en Afrique – ici la Somalie - provoquant le départ de familles entières qui ont des difficultés à s’intégrer. La nécessité de s’en sortir, peut-être aussi de rompre avec un milieu familial trop pesant explique des trajectoires comme celle de Sufi. L’opposition des cultures est très bien mise en scène. « La nuit glaciale du Kaamos » permet tout à la fois de découvrir cette partie du monde ainsi qu’un nouvel auteur promis à un grand avenir comme son inspecteur.

« La nuit glaciale du Kaamos », James Thompson, 10/18.

 

Le polar « généalogiste » est une nouvelle branche, ramification de ce genre qui n’en est plus un. Dan Waddell en est devenu le représentant. Il en est à son deuxième opus. Le premier, « Code 1879 » permettait de découvrir le trio d’enquêteur, l’inspecteur Grant Foster, l’inspectrice Heather Jenkins et le généalogiste Nigel Barnes, qui fait aussi office de narrateur principal. Cette présentation nécessaire avait nui à la force de l’intrigue. Il était perceptible que se tenait là une nouvelle donne.

Le trio se retrouve. L’histoire d’amour amorcée entre Nigel et Heather devient partie prenante de l’intrigue elle-même. Cette fois, les protagonistes sortent de la Grande-Bretagne pour aller enquêter aux Etats-Unis, dans l’Utah, siège des Mormons. On sait qu’ils ont les archives les mieux tenues du monde et que les généalogistes du monde entier y viennent faire des recherches. Un lieu de rencontres. On sait moins que des sectes ont rompu avec les Mormons, restant à l’abri dans des villages isolés du monde. C’est encore possible aux Etats-Unis. Une vieille vengeance resurgit qui explique les meurtres commis en Grande-Bretagne. Intéressant pour les parcours de familles entre nouveau et ancien monde et les secrets cachés dans les familles. « Depuis le temps de vos pères » - beau titre français – est mieux construit et mieux mené que le précédent. Un de ces romans qui vous obligeront à aller jusqu’au bout.

« Depuis le temps de vos pères. Les enquêtes du généalogistes », Dan Waddell, traduit de l’anglais par Jean-René Dastugue, Rouergue/Noir, 299 p.

 

 Le polar suédois est à la mode. De puissants auteurs lui ont permis de prendre une place importante dans les mondes du « Noir ». Torsten Pettersson, professeur de littérature, auteur d’essais et de poésies a voulu se lancer dans le polar. Un genre qui ne se laisse pas approcher facilement. Il a choisi le roman à plusieurs voix pour approcher les raisons d’un tueur en série qui « décroche » les yeux de ses victimes. « Donne-moi tes yeux » est le titre approprié. L’intrigue se développe en plusieurs strates. L’auteur voudrait perdre, égarer le lecteur dans une nappe de témoignages. Pour faire surgir l’angoisse. Tout en racontant des exils de ces filles devenues des prostituées faute d’autre avenir. On ne peut pas dire que la Suède soit encore une grande terre d’accueil… Pour le reste, le roman ne décolle pas. D’abord parce que tous les témoignages ont la même écriture. Aucune rupture de style qui permettrait de reconnaître qui écrit. Un peu raté sans doute parce que Pettersson a voulu surcharger son roman de trop de références, de trop de – bonnes – choses et il en fait un plat indigeste. Le deuxième devrait être plus réussi.

«  Donne-moi tes yeux », Torsten Pettersson, traduit par Carine Bruy, Points Noir, Seuil.

 

Nicolas Bénies

 

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