Autour du Jazz

Samuel Blaser et le blues

« Early In The Morning » Trombone qui rit, qui pleure, qui vit !

« Early In The Morning » - titre de l’album du tromboniste Samuel Blaser – est un tic de langage du blues. Tôt le matin, mal réveillé, la gueule de bois après avoir partagé sa couche avec « Mr Blues », les bleus à l’âme se traduisent par du noir et la perte de tout espoir. Tellement dans le 36e dessous qu’il ne reste plus qu’à en rire pour commencer une nouvelle journée qui s’annonce semblable à la précédente. Pourtant, la vie est là « simple et tranquille », la vie qui envahit l’espace pour indiquer un nouveau chemin, celui d’un autre monde.

Jazz : Early in the morning, Samuel Blaser

Le blues ne se résume dans les 12 mesures qui semble s’être imposées depuis Robert Johnson, unificateur des blues en 1936/1937. Le blues, c’est plutôt un état d’esprit, une manière de raconter le monde, de narrer son environnement en langage codé. En ce sens, le blues est immortel. La moitié environ des standards est basée sur le blues, sur son architecture.

Samuel Blaser renoue avec les racines, les mémoires du jazz qui passent par le combat permanent pour la dignité, contre le racisme, pour la fraternité et la sororité.

Ses 10 compositions, de « Creepy Crawler » à « Lonesome Road Blues » en passant par une évocation de Mal Waldron, « Mal’s Blues » font entendre un trombone qui se veut résolument de son temps, sans nostalgie, sans copier le passé pour indiquer des balises vers un futur toujours à inventer à partir de ces traces du passé qui restent vivantes. La tradition, pour exister, a besoin d’être bousculée. Et Blaser ne s’en prive pas. Le trombone la conjugue au présent.

En compagnie de Russ Lossing – vieux complice du tromboniste - qui se sert de toutes les occurrences du piano et des instruments électroniques pour forger un contexte en phase avec notre réalité étrange, réalité lointaine de la réalité, de Gerry Hemingway, batteur d’ambiance, qui se sert de toutes les capacités de cet instrument emblématique du jazz pour dialoguer avec le trombone et de Masa Kamaguchi à la contrebasse, maître du temps, des temps, Samuel Blaser évolue entre Charles Mingus, Miles Davis – par l’adjonction de Wallace Roney à la trompette pour deux thèmes –, Albert Mangelsdorff, sans oublier les trombonistes « wa-wa » et le free jazz via Oliver Lake, saxophoniste lui aussi invité sur deux morceaux, toujours capable de dynamiter n’importe quelle structure tout en laissant entendre le blues comme soubassement à ses envolées.

Samuel Blaser ne cède rien sur son univers tout en forçant le blues à quitter son confort habituel pour s’outrepasser. Ne rater pas cette rencontre qui démontre la nécessité de conserver la mémoire pour ouvrir des pistes d’avenir.

Nicolas Béniès

« Early In The Morning », Samuel Blaser, Out Note/Outhere.

Autres articles de la rubrique Autour du Jazz

  • « Black Magic »
    Jason Miles manie avec dextérité tous les claviers comme il en fait la démonstration dans « Black Magic », une magie noire qui a comme nom une fusion, dans le sens de cette partie du jazz qui avait... Lire la suite (30 août)
  • « Composition 0 », Vincent Glanzmann, Gerry Hemingway
    Réunir deux batteurs/percussionnistes est risqué. Ils pourraient faire preuve de leur virtuosité pour perdre leur âme. Mais Gerry Hemingway et Vincent Glanzmann ont évité ce piège en se servant aussi... Lire la suite (9 juin)
  • « Imaginary Stories », Gabriel Midon
    Contrebassiste et compositeur, Gabriel Midon invite à un festin princier. La nourriture qu’il nous tend est celle des histoires d’évasion, des contes poétiques pour enfants qui veulent déplacer des... Lire la suite (8 juin)
  • « 441 », Will Vinson
    Will Vinson, saxophoniste alto, signe cet album « Four Forty One », 441, pour fêter ses 20ans… de présence sur la scène américaine. Ce natif de Londres, pianiste manqué selon ses propres dires, a décidé... Lire la suite (7 juin)
  • « There’s still life on earth », Orchestra Nazionale della Luna
    La lune est très visitée ces temps-ci. L’Orchestra Nazionale della Luna, en fait un quartet, fait partie des habitants habituels de notre satellite. Ils ont même la nationalité. L’album vient aussi... Lire la suite (7 juin)