Actualité musicale, chanson...

Le champ des possibles s’ouvre

East Coast Jazz Workshops, New York 1954-1961  Le jazz en 1954 – 1961

Les histoires du jazz, qui ont besoin d’une chronologie, habillent le milieu des années 50 – à partir de 1948 pour être précis et du nonet de Miles Davis – des couleurs de la côte Ouest des États-Unis et parlent du « Jazz West Coast » ou « Cool » pour signifier un jazz plus « travaillé », plus arrangé, plus composé. Considéré pendant un temps comme un « jazz blanc » par les amateurs de jazz en France sous l’influence de Boris Vian, suivant les traces de Hughes Panassié, ce jazz a repris de l’importance en fonction même des interrogations actuelles sur l’avenir de cette musique qui n’a pas de nom.

Jazz est un terme péjoratif aux États-Unis. Récemment, le trompettiste de la Nouvelle-Orléans, Nicholas Payton, avait repris cette antienne créant un compte sur les réseaux sociaux, #BAM pour Black American Music. Il a fait le « buzz » comme on dit maintenant sur un sujet abondamment traité par ses prédécesseur(e)s. Max Roach parlait de Great Black Music ou de Musique Classique Noire. Stan Getz, de son côté, reconnaissait que les fondations de cette musique qu’il a su faire vivre et prospérer était noires. Marcus Malte, un auteur de polar qui utilise beaucoup le « jazz » (la moitié de sa figure de détective est un pianiste, Mister) dit qu’il ne faut pas se fier aux apparences. Que Gerry Mulligan – un saxophoniste baryton, arrangeur et compositeur issu d’une famille catholique irlandaise – est Noir !

L’opposition « West Coast » « East Coast » permettait une dichotomie facile et une prise de position simple. Un peu l’adaptation au jazz de la guerre froide. Il faut se souvenir pourtant que le be-bop – cette création parkérienne pour l’essentielle – domine. Même parmi les arrangeurs de la West Coast, qu’ils travaillent pour le grand orchestre de Stan Kenton ou celui de Woody Herman. En ce milieu des années 50, le jazz est gorgé de be-bop, sous toutes ses formes. La mort de Charlie Parker le 12 mars 1955 n’y changera rien. Les épigones se multiplient comme des petits pains. Aucun ne peut atteindre le génie du maître.

Le « hard bop » sera considéré comme une réponse à ce jazz « cool » et dominera les années 1955 et suivantes par l’intermédiaire de la firme Blue Note et du batteur Art Blakey comme du pianiste Horace Silver. Les « Jazz Messengers » donneront le la.

La « West Coast », le « Hard Bop » avait eu tendance à faire ignorer les compositeur(e)s et arrangeur(e)s de la Côte Est – New York en l’occurrence, et surtout la circulation des idées, des références, des influences. Les frontières ne sont qu’une idéologie lorsqu’il s’agit d’art en général et de musique en particulier.

Ce double album « Frémeaux et associés », « East Coast Jazz Workshops », présenté par Alain Tercinet, nous remet en mémoire tout ce travail qui s’est effectué dans des « workshops », des ateliers. Les discussions allaient leur train dans lequel les sénateurs n’avaient pas de place, seule la volonté de créer de nouveaux espaces/temps avaient le droit d’y monter. L’effervescence, le sentiment de l’urgence, une sorte de volupté que seule donne la jouissance – qu’il faut opposer au plaisir, la jouissance c’est la découverte de nouveaux horizons – d’aller toujours plus loin pour la musique. Comme le dit Helen Merrill, chanteuse superbe, « personne ne gagnait un sou mais c’était passionnant d’un point de vue musical. » Le champ des possibles s’ouvrait.

Les arrangeur(e)s regardaient du côté de Stravinsky, de Bartok et de beaucoup d’autres, dont Ravel, Debussy, Satie eux-mêmes influencés par le jazz pour construire des univers communs.

A l’écoute de ces faces réunies ici, l’auditeur est surpris d’une certaine homogénéité de style. Une sorte de « Zeitgeist » - d’esprit des temps – se dégage. Dans le même mouvement l’originalité de chacun(e) est, paradoxalement, perceptible. Il n’est pas sûr que Manny Albam, Bob Brookmeyer, John Benson Brooks – compositeur qui a revu la tradition, l’a bousculée – Don Elliot ou même Gigi Gryce et Hal McKusick parlent encore aux souvenirs des amateur(e)s de jazz. Il faut donc de toute urgence les découvrir. Sans parler de André Hodeir qui théorisa cette composante écrite du jazz pour essayer d’impulser une autre direction que le free jazz. Dans les années 1960, la place des compositeurs sera oubliée pour un jazz plus libertaire. Le champ des possibles se refermait un peu. Ce free jazz conspué, faisant peur aux « nantis » était en prise avec la radicalisation des ados de ce temps. Il est très difficile de faire cohabiter plusieurs formes. André Hodeir, juste avant de nous quitter à 90 ans, l’an dernier, le regrettait, pensant qu’une porte s’était refermée.

Raison de plus pour ouvrir ses oreilles à cet héritage, à ce patrimoine. Il explique en partie ce chef d’œuvre de Miles Davis, « Kind Of Blue » de 1959. (Voir mon livre « Le souffle bleu », C&F éditions, qui revient sur cette période d’intenses créations). Entendre Gil Evans qui fait ses premiers pas discographiques, George Russell – qui fait jouer le rôle de soliste à Bill Evans, pianiste qui se retrouvera dans " Kind Of Blue " – qui fait du « Concept Lydien », titre de son ouvrage, une manière d’être, Gerry Mulligan avec Zoot Sims, saxophoniste ténor essentiel, Charles Mingus, Teo Macero… pour aller de découvertes en découvertes, pour avoir envie d’en écouter plus… Peut-être aussi de redécouvrir cet album de Michel Legrand, « Legrand Jazz » - pourquoi éviter ? – dont un extrait est proposé ici… Ces années sont aussi celles où la production discographique de musique de jazz est quantitativement la plus importante. Il faut dire qu’il existe quelques fous furieux capables de prendre des risques, de créer un label pour faire vivre cette musique. Merci aussi à ces producteurs indépendants souvent les oubliés de ces histoires.

Une page de notre mémoire et une joie d’entendre ces musiques… Pour donner des idées…

Nicolas Béniès.

« East Coast Jazz Workshops, New York 1954-1961 », présenté par Alain Tercinet, Frémeaux et associés.

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